Vincent Luis

Vincent Luis compte bien pouvoir s’exprimer un jour sur la piste.

 

Le septième des derniers Jeux olympiques de triathlon a remporté le 16 septembre dernier, à l’occasion de la Finale mondiale WTS de Rotterdam, la plus belle victoire de sa carrière. Un comble pour celui qui a connu une saison 2017 très compliquée, polluée par de multiples pépins de santé. Et alors qu’il nous avait annoncé un désir de se présenter sur plusieurs courses en athlétisme, sa santé en a décidé autrement après une campagne de cross où il a le plus souvent jonglé entre s’entrainer et se soigner. Mais pour l’athlète de 28 ans, les galères semblent derrière et le sourire est revenu. L’occasion de faire le point chez lui, dans la maison dans laquelle il vient d’emménager à 800 m du CREPS de Reims, pour savoir quel bilan il tirait de sa saison athlétique et surtout, savoir quand on aura l’occasion de le revoir venir se confronter au gratin athlétique. Rencontre.

– Vincent, comment vous sentez-vous après votre succès en finale mondiale de triathlon à Rotterdam, enchainé avec votre victoire à Nice la semaine dernière ?

« La Grande finale de Rotterdam c’est la course la plus dure que j’ai gagnée. Il y avait tout le monde et ça s’est joué sur la course à pied avec un 10 km très rapide. J’avais déjà gagné à Hambourg. A l’époque, c’était ma première victoire en World Series, la première victoire française, tout le monde m’attendait un peu car j’avais fait trois podiums avant. Mais à Rotterdam, ¾ des gens m’avaient enterré. Je bossais dans mon coin mais je n’avais pas encore été récompensé à hauteur de ce que j’espérais. D’avoir fait ça c’est vraiment cool et c’est une manière aussi de récompenser mon entourage d’avoir cru en moi. Je finis la saison avec encore l’envie de m’entrainer et ça c’est bien car ça faisait un ou deux ans que ça ne m’était pas arrivé.

« J’avais l’impression que mon corps me lâchait »

– Pourtant, vous avez connu une année très compliquée.

On a eu du bon et du mauvais cette année. J’attendais que la forme remonte car j’ai galéré depuis cet hiver. J’étais dans un doute permanent. Je suis tombé tout le temps malade, j’avais toujours une douleur quelque part. De octobre à juin ç’a été compliqué. J’ai eu la grippe, la gastro… Alors que lors de l’olympiade précédente, je n’étais pas tombé une fois malade en quatre ans. Et là, tout est arrivé. Mais on a surtout voulu essayer de nouvelles choses. On est partis au Kenya, on a essayé de s’entrainer d’une manière différente à pieds. On a aussi un groupe qui a évolué avec le retour de Mahiedine (Mekhissi), l’arrivée de François (Barrer). Maintenant, je m’entraine aussi avec Raoul Shaw qui fait tous les entrainements avec moi alors qu’avant j’étais esseulé sur la natation et le vélo. Il y a eu beaucoup de changements, beaucoup d’essais, beaucoup d’erreurs mais on aura eu le mérite d’essayer et surtout d’apprendre. Cette année, on aura balayé tout ce qu’on voulait essayer comme faire plus d’intensité en course à pied, nager un peu moins, faire de l’entrainement en haute altitude. On a pris plein d’informations. De toute façon, s’il y avait une année où il fallait faire des erreurs c’était celle-ci. A partir de juillet, on a trouvé ce qui marchait bien pour moi. Et à partir de là, les performances sont revenues.

– Avez-vous douté de vos capacités ?

Il y a eu des moments difficiles. Je me souviens avoir envoyé un message à mon docteur pour lui dire : « j’ai l’impression que mon corps me lâche ». Ce sont des moments où il faut s’accrocher, être bien entouré. On doute un peu sur ses capacités à y arriver. J’ai la chance d’avoir un entourage qui a été toujours avec moi. Comme mes partenaires qui m’ont montré que j’étais important pour eux. Tout ça efface un peu les doutes. Dans la carrière d’un sportif qui fait du demi-fond ou du fond, il y a beaucoup plus de jours où c’est dur que des jours où c’est facile. Et quand on enchaine les journées difficiles, c’est compliqué de rester motivé. C’est à ce moment-là que l’entourage fait beaucoup.

« Les JO, c’était le premier échec de ma carrière »

– Liez-vous ces problèmes de santé avec une année post-olympique souvent difficile à gérer ?

Après les Jeux, un doute est venu dans un coin de ma tête (il a terminé 7e des JO alors qu’il visait une médaille). « Qu’est-ce qui n’a pas été, comment je peux faire ? » C’était quand même le premier échec de ma carrière. Jusque-là, tout avait marché. J’avais fait champion d’Europe et champion du monde juniors, j’avais gagné une World Séries, j’avais fait un podium mondial, tout me souriait. Et là, il y a eu un échec. Des fois, dans une course, on gagne à perdre. Je pense que cette course m’a fait vraiment du bien. Elle m’a fait comprendre que lorsqu’on se relâche, c’est là que ça devient difficile. Je sais que je peux être dans les trois meilleurs mondiaux car je l’ai déjà fait. A Rotterdam, ça faisait bien longtemps que je n’avais plus été acteur d’une course. Les 5 ou 6 dernières courses j’avais subi. Là, dès les premiers mètres à pied, je me suis dit : « les gars quand je vais accélérer, il faudra être là ». C’est vraiment grisant et ça donne envie de se réentrainer. Je ne vais pas refaire les erreurs que j’ai faites avant les Jeux. Quand j’ai terminé Rotterdam, je suis rentré à l’hôtel, j’ai pris ma boisson de récupération. Quand je suis rentré à Reims, je suis allé faire une cryothérapie et je suis retourné gagner à Nice.

– De quelles erreurs parlez-vous ?

Après les Jeux, je n’ai peut-être pas fait comme il le fallait, je n’ai pas mesuré l’impact qu’avaient eu les Jeux sur mon corps. Quand je regarde en arrière j’ai fait des erreurs. Je n’ai pas été attentif à certains trucs. Il y a des moments où j’ai mal géré ma récupération, j’ai fait des déplacements que je n’aurais pas dû faire, je n’ai pas fait les prises de sang pour contrôler mes carences. On s’installe dans une routine, dans un système qui fonctionne. Tout ce qui est entrainement invisible on y fait moins attention. Sauf que lorsqu’on s’entraine 35h par semaine, le moindre détail compte. Louper un rendez-vous de kiné, au lieu de faire 10’ dans la cryothérapie on ne va en faire que 8’ car on a froid et qu’on a envie d’aller faire un truc après.  Alors qu’à côté de ça, il y a des mecs qui font tout bien et qui seront devant à la fin. Peut-être qu’à un moment, je me suis dit : « c’est bon t’as fait troisième mondial, tu arrives à être devant ». Ce n’est pas une histoire de se dire que j’étais plus fort que les autres car je m’entrainais toujours autant. Mais ce sont des trucs dont on ne se rend pas compte. Chaque détail compte et accumulé, ça fait des grosses différences.

« Il faut avoir une ligne de conduite et la tenir »

– C’est cet état d’esprit que vous avez retrouvé cet été ?

Cet été, j’ai pris le temps de me reposer, de monter à Font-Romeu tranquillement, de prendre mon temps. De passer une période vraiment longue sans compétition pour me réentrainer. Et je sais que quand je m’entraine bien, que je ne suis pas blessé et que ça va dans la tête, je peux vraiment devenir très fort. Maintenant je me suis remis dans une routine comme j’avais pu le faire en 2014 et en 2015. Alors qu’en fin d’année 2015, j’ai eu ce tort de me dire : « maintenant tu es troisième mondial, tu ne pourras plus reculer ». Alors qu’au final non. Tous les matins, il y a des mecs qui se lèvent et qui n’ont qu’une envie c’est de gagner. Il faut garder à l‘esprit d’être ce mec là. Je fais attention à tout. C’est aussi mon caractère d’être attentif à tout, de tout optimiser. Je pense que c’est comme ça que ça fonctionne. Je ne suis pas quelqu’un qui peut courir 15 courses par an. J’adore me donner 5, 6 objectifs par an et me dire que j’y arriverai prêt. Maintenant, on se connaît tellement bien avec les coaches, qu’on peut le faire. 15 jours avant la grande finale, on est allés aux France à Quiberon où je savais très bien que j’allais me faire ouvrir. C’est exactement ce qui s’est passé (il a terminé 7e). Et si là on est pas sûr de nous, on chope le doute directement. Et deux semaines après, je gagne la grande finale. Je savais ce que j’avais fait avant Quiberon et je savais ce que j’allais faire jusqu’à Rotterdam. Il faut avoir une ligne de conduite et la tenir. Croire en ce qu’on fait c’est le plus important.

– Cette saison, on vous attendait en athlétisme, puisque vous aviez émis le souhait de venir vous frotter aux spécialistes (voir article). Mais finalement, vous n’avez pu faire que la campagne des cross (7e Français aux France de cross).

Cet été, j’avais prévu de courir deux 5 000 m à Oordegem et à Carquefou. Malheureusement, j’ai passé six semaines sur les béquilles à cause d’une fracture de fatigue au col du fémur. Derrière, j’ai galéré deux semaines parce que j’ai fait une bursite au niveau de la hanche. En gros, les mois d’avril et de mai, ont été ultra compliqués pour moi. Et donc je n’ai pas pu faire ces courses mais je garde ça dans un coin de ma tête. Tout comme les Interclubs que je n’ai pas pu faire non plus. Après on a fait des erreurs. On a voulu se présenter au cross de sélection fin novembre mais c’était beaucoup trop tôt pour être compatible avec une saison de triathlon. Même si je pense ne pas avoir été ridicule. Après je sais qu’il y a beaucoup de gens qui sont très impatients. Car quand on annonce qu’on veut faire des chronos sur piste, les gens veulent des gros chronos d’entrée de jeu. Je n’ai pas la prétention de dire que je vais faire 13’15 ou 13’30 demain sur 5 000 m. Je me laisse trois ans pour descendre les chronos. Il y a plusieurs courses que je voudrais faire. Pourquoi ne pas aller faire le 10 000 m de Palo Alto car je ne serai pas très loin normalement au mois d’avril.

« Entre le triathlon et l’athlétisme, il faut construire des ponts »

– Vous semblez vraiment aimer l’athlétisme, on pourrait presque dire que vous êtes un demi-fondeur triathlète ou inversement.

J’adore l’athlétisme, que ce soit les courses sur route ou la piste. Je suis allé voir mes potes faire les Interclubs, j’ai suivi toutes les courses de François, j’étais comme un fou devant ma télé lors du dernier 800 m de Mahiedine (Mekhissi) à Londres. J’ai envie de courir sur la piste, de tester mes limites. Je garde clairement le triathlon comme objectif principal de carrière mais je veux essayer l’athlétisme. Je ne vais pas m’y investir à 200 % et je ne dis pas que je vais y arriver mais en tout cas j’ai vraiment envie d’essayer.

– Surtout que vous côtoyez la crème de ce sport dans le groupe de Farouk Madaci avec notamment Mahiedine Mekhissi, triple médaillé olympique sur 3 000 m steeple.

Entre le triathlon et l’athlétisme, il faut construire des ponts et pas des murs. On aura tout à y gagner. Il y a des mines de savoir des deux côtés. Mahiedine, quand je lui ai dit que j’avais mal à la hanche, il m’a tout de suite parlé d’une bursite. C’est un mec qui connaît tout sur les protocoles de rééducation, les blessures, les allures. Ce sont des gars dont il faut s’inspirer. Un gars comme Tarik (Moukrime), il a eu une histoire de dingue (voir article). Il revient de tellement loin que lorsqu’on le côtoie, tu as l’interdiction de te plaindre. C’est une chance inouïe d’être avec des gens comme ça. On apprend beaucoup. Après eux aussi, ils sont contents de partager ce que je vis. Ca me donne envie d’aller sur la piste et eux, ça leur donne envie de faire du triathlon. Mahiedine m’a dit qu’il aimerait bien en essayer un. C’est formateur pour tout le monde.

« Je n’ai rien à gagner à faire de l’athlétisme »

– Finalement, vous n’avez toujours pas de références chronométriques en athlétisme, de quoi continuer à faire émerger les fantasmes sur votre réel niveau et de susciter une attente énorme.

Je n’ai pas peur demain d’aller faire un 10 000 m sur piste et de faire 29’30. Mais je veux prendre mon temps. Je veux le faire intelligemment, quand ça ne sera pas préjudiciable pour ma saison de triathlon. Si je fais un 5 000 ou un 10 000, je veux y aller pour prendre du plaisir. Je veux être prêt, dans une course de mon niveau. C’est pour ça que je choisirai une bonne course. Je ne veux pas faire ça n’importe quand. Je me pose aussi les questions d’aller faire un 10 km cet hiver à Houilles, à Madrid, j’ai plein d’opportunités. Je vais couper le 8 octobre. Je vais rependre début novembre. Je vais aller faire un triathlon aux Bahamas les 17 et 18 novembre. Après, j’articulerai ma saison autour des cross. Si après on pense que c’est opportun d’aller faire un 10 km sur route, j’irai le faire. Mais l’année prochaine, ce que j’ai envie de faire c’est de retourner sur le podium mondial en triathlon. Et si je fais de la piste, ça sera pour prendre du plaisir. Je sais que je peux être bon. Après, qu’est-ce que ça va donner ? 13’50, 13’45, 13’40, on n’en sait rien. J’ai envie de m’amuser. Je n’ai rien à gagner à faire de l’athlétisme.

– Vous auriez d’ailleurs peut-être beaucoup à perdre.

Je me suis entrainé cet été un peu avec Romain Courcières (international français) à Font-Romeu. On a fait une vraie séance de 10 000 m et il m’a dit que j’étais costaud. Les athlètes ont été surpris par mon niveau. Je cours 130-140 km par semaine, c’est ce que font les autres athlètes. Il n’y a pas de raison que je cours moins vite qu’un autre. Ces gens là savent que si un jour je prépare spécifiquement une course ça peut être bon. J’ai vu l’année dernière des gens, après mon annonce que je voulais faire un peu de piste, qui ont tout de suite dit que je n’y arriverais pas, que je n’avais pas la foulée pour, alors qu’ils m’avaient vu courir dans un mètre de boue au Mans. J’ai de l’ambition mais pas de prétention. Je ne veux prendre la place de personne. Si j’ai envie de faire un 5 000 m je le ferai. J’ai déjà couru 14’15 sur un triathlon sur route donc légitimement, je me dis que je peux faire moins de 14’ sur la piste.

« Ce que je veux c’est une médaille aux Jeux »

– Quels sont vos objectifs pour la prochaine saison ?

Là je suis dans l’optique d’être champion du monde de triathlon. Je sais que je peux le faire, j’en ai les capacités. C’est le gros objectif de l’année prochaine. Ensuite, en 2019, il faudra réussir la qualification pour les Jeux. Et seulement après, on pourra regarder si on peut incorporer le challenge de la course à pied. Mais si j’ai les capacités d’être champion olympique en triathlon en 2020, l’objectif sera 100 % là-dessus. On aura aussi le relais qui va rentrer. Donc deux chances de médailles. J’ai commencé le triathlon en regardant les JO. Ce que je veux c’est faire une médaille aux Jeux. C’est ça qui m’a toujours motivé.

Et après ?

Moi j’ai toujours eu envie de faire du marathon (rires). On verra. »

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Vidéo : Sur la piste de Vincent Luis

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Journaliste professionnel. Fondateur et rédacteur en chef de Track and Life.

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  1. Louis Prudhomme
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    Vraiment passionnant, et passionné, plein de lucidité, de franchise, d’ambition & d’humilité, comme toujours. Les info. concernant la saison à venir & le futur sont vraiment excitantes! Objectif principal, « être Champion du Monde de Triathlon » Je suis tellement content de lire ça, tant ce serait mérité, et tant j’y crois. Un 10000 cet Hiver, les XC, un 5000, le relais mixte aux Jeux… et cette médaille en individuel. On te les souhaite tous du fond du coeur!

    Les vrais croiront toujours en toi Vincent! #AllezLUIS

    Et merci Track & Life!

  2. Pascal capelle
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    Revoir l’excellent « intérieur sport » consacré à Vincent Luis et ses premiers pas en cap!!!

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