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Sofiane Selmouni a eu du mal à aller au bout de la séance concoctée par son entraineur Alain Lignier.

 

Le rendez-vous était donné boulevard de la Liberté à Lille. En ce mardi pluvieux de février, Sofiane Selmouni nous attendait pour une journée de son quotidien. Dans l’élégant appartement, la valise en provenance d’Afrique du Sud était encore pleine, « je dois absolument aller à la laverie ». Sur le lit, un stock d’affaires prêtes à l’emploi, entouré de quelques tenues de l’équipe de France, dont un t-shirt « Potchefstroom 2016 ». Et malgré quelques accréditations pendues à une porte, ou le dossard des Europe de Zurich entassé sous la télé, rien n’indique que le garçon fait de la course à pied son métier. Pourtant, après avoir débuté sa journée par 50’ de footing, le spécialiste de 800 m (1’45’’94 en 2014) a un emploi du temps chargé. Quelques affaires dans un sac à dos, une bouteille d’eau – qui rejoindra ses consoeurs dans un coin de la cuisine une fois terminée – et c’est parti, direction Orchies, pour une heure de préparation physique dans un centre sportif. « Je m’ajoute ces séances car j’ai le temps pour pratiquer mon sport. Je ne me vois pas rester chez moi en attendant l’entrainement du soir. » Et alors que la nuit tombe sur l’agglomération lilloise, il rejoint ses potes Thomas Larchaud, David Verbrugghe et Simon Denissel, entre autres, tous membres du groupe d’entrainement d’Alain Lignier, pour une séance de PPG au stade de Tourcoing. L’entrainement se termine les pointes au pied, avec une séance de résistance vitesse, qui laissera l’athlète de l’Entente Grand Mulhouse affalé de longues minutes sur le tartan mouillé. Entre temps, Sofiane Selmouni avait pris le temps de se confier dans un café du Vieux-Lille, sur sa jeune carrière, les JO, et le 1 500 m, qu’il commence à découvrir. Le ton est rapide, tout comme lui les pointes aux pieds, ou les mains sur un volant.

– Track and Life : Sofiane, comment vous sentez-vous après plusieurs mois de préparation et trois semaines de stage en Afrique du Sud ?

« Je me sens super bien. Je pense que je n’ai jamais été aussi fort. J’ai fait des choses impressionnantes à l’entrainement, par rapport à mon niveau évidemment. J’ai beaucoup progressé et notamment sur le seuil. J’ai fait trois très bons mois d’entrainement. Maintenant j’ai envie de courir !

– Vous n’avez jamais fait de saison en salle depuis le début de votre carrière, pourquoi commencer cette année et sur le 1 500 m en prime (une rentrée à Gand le 30 janvier en 3’44’’26) ?

Je voulais faire de la salle car j’ai besoin de compétitions. Mais le 800 m indoor ne me convient pas. C’est très compliqué pour moi. Je n’ai pas le temps de passer les vitesses. Alors que le 1 500 m est une course progressive. Je peux voir venir. Et c’est une manière d’envisager l’avenir.

– Justement, tout le monde voit votre avenir sur le 1 500 m…

C’est vrai que je pense au 1 500 m. Mais surtout parce que tout le monde m’en parle, que ce soit les spécialistes du 800 m, du 1 500 m ou même du steeple. Mais pour l’instant, je ne leur donne pas raison car je ne m’imagine pas être en 3’34 sur le 1 500 m. Pour exister sur cette distance c’est ce qu’il faut au moins faire. Je me vois plus proche des 1’45’’0 (record : 1’45’’94 en 2014) que des 3’34 (3’40’’01 en 2015). Pourtant, on me dit que je peux les faire. Mais c’est un pari trop risqué.

« Si je fais les Monde en salle, derrière la donne va changer »

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Sofiane Selmouni en pleine séance de condition physique au centre Be Human-Performance d’Orchies.

 

– Vous allez recourir à Gand le 13 février et ensuite enchainer avec les Championnats de France Elite sur le 1 500 m. Que va-t-il se passer si vous réalisez les minima (3’39’’50) pour les Championnats du monde de Portland (17 au 20 mars) ?

(Rires). Si je fais 3’38 en salle c’est sûr que derrière on part sur une préparation 1 500 m pour l’été. Pour un gabarit comme moi, à cette période, ça voudrait dire beaucoup sur mon potentiel sur la distance. Si je fais les Monde en salle, derrière la donne va changer. C’est une vraie éventualité. Mais rien n’est encore figé.

– Mais avez-vous envie de faire du 1 500 m ?

J’adore cette distance ! Je me suis mis au 800 m car j’ai commencé l’athlétisme (en 2009) avec des amis qui faisaient du 800 m. A l’époque, le 1 500 m, je trouvais ça trop long. Pour mon premier (3’59’’14 en 2009), je me suis embrouillé dans les tours et j’ai eu du mal à finir. Mais c’est une course qui commence au 1 000 m. J’aime l’aspect tactique et le fait qu’il faille finir fort pour s’imposer. Pour l’instant, je n’ai pas les capacités pour le faire car je n’ai pas l’entrainement adéquat. Il me faut des spécifiques 1 500 m pour réussir à changer de rythme.

– L’avis de Mehdi Baala (multiple médaillé international sur le 1 500 m) doit également beaucoup compter pour vous ?

Quand j’ai commencé l’athlétisme je ne connaissais que Mehdi. Je viens d’Alsace comme lui. Que Mehdi croit en moi ça me donne de la force. Il sait que mon avenir est sur le 1 500 m. Mais il veut que je me perfectionne sur le 800 m. Donc cette année, le rêve serait de faire les minima sur 800 m pour les Jeux olympiques et de monter sur 1 500 m l’année prochaine. Le 1 500 m, c’est l’objectif ultime.

« L’INSEP c’était un demi accomplissement »

– Vous avez explosé en 2013 en réalisant 1’47’’03 et en participant à vos premiers Championnats de France Elite. Depuis, vous avez fait du chemin avant d’arriver à Lille.

Après les Championnats de France Elite, j’ai eu l’occasion d’intégrer l’INSEP (dans le groupe de Bruno Gajer, avec entre autres Pierre-Ambroise Bosse). Mais je n’étais pas sur les listes de haut niveau donc je n’ai pas pu être interne. C’était un demi accomplissement car j’allais à l’endroit des champions mais j’étais externe. J’ai été obligé de trouver un travail à mi-temps (vendeur à la boutique Nike Saint-Michel). J’arrivais souvent en retard à l’entrainement et parfois, je ne pouvais même pas me libérer. Je sentais que faire deux choses en même temps allait me compliquer la tâche. Donc ç’a vite posé problème. J’ai essayé d’être professionnel mais ça ne collait pas.

– A ce moment-là, avez-vous hésité à arrêter l’athlétisme ?

Après l’INSEP, soit je rentrais en Alsace, je rangeais les pointes, je m’inscrivais en école de commerce et c’était fini. Soit j’y allais à fond. J’ai pris la décision d’aller encore plus loin. J’ai appelé Mehdi qui m’a proposé d’aller à Lille. En plus je connaissais déjà David (Verbrugghe) et Thomas (Larchaud). Ca s’est fait naturellement.

– Et on peut dire que les résultats se sont tout de suite fait ressentir…

Je suis tout de suite parti en stage au Portugal (Janvier 2014) où j’ai appris à mieux connaître le groupe et les méthodes d’Alain (Lignier). J’ai vite progressé sur 800 m avec en prime une médaille aux France Elite (3e) et les Championnats d’Europe de Zurich (éliminé en demi-finale). C’était une belle saison. Derrière, je repartais avec de belles certitudes.

« A partir du mois de juin (2015) j’ai voulu arrêter ma saison »

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Cette saison Sofiane Selmouni et Alain Lignier ont décidé de remettre les pointes assez tôt.

 

– Pourtant la saison 2015 ne s’est pas déroulée comme vous l’aviez imaginé.

J’ai repris tardivement après une longue saison. Je n’ai pas fait de saison hivernale pour privilégier l’entrainement (seulement un 1 000 m à Metz en 2’21’’98). Mais en arrivant à la saison estivale, je n’ai pas eu le sentiment d’avoir fait la transition avec l’hiver. Car dès que j’ai remis les pointes je ne me suis pas senti bien.

– Vous aviez pourtant réussi 1’45’’96 dès votre deuxième course de l’été.

Les 1’45 je les ai faits sur le travail de l’hiver. Après cette course, avec Alain, on était euphoriques car on n’avait pas encore bossé le spécifique. Mais dès que j’ai mis de l’intensité à l’entrainement, je me suis blessé (tendinite au tendon d’Achille).

– La suite de la saison a donc été compliquée. Avez-vous songé à y mettre un terme pour soigner cette blessure?

A partir du mois de juin, je voulais arrêter ma saison et partir en vacances. Je ne prenais plus aucun plaisir. Mes collègues d’entrainement ne me reconnaissaient pas. J’arrivais la tête baissée, je ne rigolais plus. Je passais mon temps à me soigner entre les feuilles d’argile, l’électrostimulation, les massages et le glaçage. Mais on était en pleine période de compétitions. Je me suis dit que je ne pouvais pas arrêter là.

« J’ai joué avec mon corps pendant la saison »

– Votre élimination en série des France Elite n’a pas dû vous aider à aller mieux ?

Le summum ç’a été cette élimination. J’étais dégouté ! Le monde s’est écroulé. En plus c’était à Villeneuve d’Ascq, mon deuxième chez moi. La saison s’est terminée en eau de boudin. J’ai été soulagé quand ça s’est arrêté.

– Le repos a-t-il mis fin à cette douleur?

Quand je me suis arrêté, c’était presque pire. Même pour marcher sur la plage je boitillais. J’ai essayé de reprendre l’entrainement en vacances mais c’était impossible. J’ai commencé à m’inquiéter, à me poser des questions. Et si je ne pouvais plus courir ? Après plusieurs avis, j’ai décidé de me faire infiltrer en septembre. Je sens que mon tendon est un peu plus raide qu’avant mais cela ne me gêne pas. J’ai joué avec mon corps pendant la saison. J’ai eu peur que cela traîne.

« Je n’aime pas courir »

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Sofiane Selmouni, ici avec son coéquipier David Verbrugghe, a retrouvé le sourire après une saison 2015 galère.

 

– Vous avez déjà goûté au maillot de l’équipe de France, la perspective des Championnats d’Europe d’Amsterdam et des Jeux olympiques de Rio doit vous animer ?

Courir pour courir ce n’est pas mon truc. Il faut que je sois motivé car je n’aime pas courir. Il me faut une carotte et là, ce sont les JO. Il y a des matins, quand je n’ai pas envie de me lever, je pense aux Jeux et je vais à l’entrainement. Les JO c’est un rêve de sportif. J’en rêvais déjà à l’époque où je n’avais pas le niveau pour y aller. Maintenant, je n’ai pas envie de passer à côté. On vit une pression quotidienne pendant des mois pour quelques instants de bonheur. Un podium aux France, un grand championnat, ce sont pour ces moments-là qu’on s’entraine dur tous les jours.

– A Zurich, vous aviez réussi à atteindre les demi-finales. Quels souvenirs gardez-vous de cette première expérience en bleu ?

Entrer sur le stade avec le maillot de l’équipe de France c’était vraiment impressionnant. En série, je suis rentré tête baissée et pas une seconde je n’ai regardé les tribunes. Par contre, en demi-finale, je me suis dit que c’était sûrement ma dernière course donc j’ai voulu un peu savourer. J’ai commencé à regarder les tribunes, à chercher mes proches du regard. C’était l’erreur à ne pas faire. Je me suis laissé prendre par l’ambiance. Sur la ligne de départ j’avais les jambes qui tremblaient.

– En vous retournant quelques instants, avez-vous l’impression d’avoir changé durant ces dernières années ?

J’ai une approche plus professionnelle. Je ne me destinais pas à faire du très haut niveau. A la base je faisais de l’athlétisme loisirs. Entre deux entrainements je sortais en boite de nuit. Je suis venu progressivement au haut niveau. J’ai commencé à y croire quand j’ai décidé d’aller à Lille. Maintenant, je me donne à fond. Je fais le métier, pour ne pas avoir de regrets. Le train ne passe qu’une fois. Il faut que je me donne tous les moyens pour réussir.

« Les Jeux olympiques 2024 c’est 100 % sans moi »

– Des sacrifices qui vous éloignent de vos proches, pour la plupart en Alsace. Leurs absences ne sont-elles pas trop difficiles au quotidien ?

A Lille, quand je rentre seul le soir, c’est dur. Je fais beaucoup de sacrifices pour réussir. Mes proches me manquent. Mais ils croient en moi, je ne peux pas les décevoir. Mais l’athlétisme n’est qu’une étape dans ma vie. Cela ne dépassera pas dix ans. De vingt à trente ans c’est bien. J’ai envie d’avoir une vie sociale, une vie familiale. Et l’athlétisme à très haut niveau, ça empêche tout ça. Certains y arrivent mais moi j’ai une distance importante avec mes proches. Ici (Lille), je n’ai rien qui me raccroche à chez moi. Je ne vois que l’athlétisme. A un moment, c’est compliqué. C’est pour ça que je ne me vois pas faire quinze ans à l’écart. C’est sûr que les Jeux olympiques en 2024, ça sera 100 % sans moi !

– Vous avez 26 ans, donc si vous souhaitez stopper votre carrière à 30 ans, cela vous mène jusqu’à Tokyo 2020. Ca vous irait comme fin ?

Si je ne vais pas aux JO cette année ça me mettra un coup mais ce n’est pas grave parce que je sais que j’aurai un rebond avec le 1 500 m. On prendra les décisions qu’il faudra. Je suis serein. Mais oui, deux olympiades, c’est bien. Mais j’essaie de ne pas trop y penser. Là, j’ai une bonne motivation. Je suis à 120 %. J’ai les crocs. J’ai envie de tout fracasser. Ca fait deux ans que je m’entraine à Lille. J’ai envie de montrer de quoi je suis capable. Maintenant, il faut y aller ! »

En pensant à l’avenir
Outre le 1 500 m, Sofiane Selmouni a déjà des projets pour son après carrière. Très attiré par les nouvelles technologies et le médical, il réfléchit à la création d’une application destinée au monde sportif. « Je suis en train de monter un projet qui devrait sortir pour fin 2016. J’aime bien le contact avec les gens. Mon rêve est de rester dans le milieu sportif tout en y associant le médical. » Un secteur qu’il côtoie tous les jours au centre Be Human-Performance du docteur Guillaume Boitel ce qui lui permet déjà de découvrir l’envers du décor.

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Journaliste professionnel. Fondateur et rédacteur en chef de Track and Life.

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