Almaz Ayana

Jean-Claude Vollmer a décrypté la course record d’Almaz Ayana.

 

Jean-Claude Vollmer, l’un des principaux analystes français des longues distances et actuel entraineur de l’international Hassan Chahdi, décortique le record du monde du 10 000 m d’Almaz Ayana en le comparant notamment à l’ancien record de la Chinoise Wang Junxia. Découvrez son analyse en intégralité.

A l’heure où chaque grande performance en athlétisme suscite interrogations et suspicions, la performance d’Almaz Ayana lors de la finale des Jeux olympiques de Rio n’échappe pas à la règle. Pourquoi peut-on (pour ne pas dire faut-il) croire au record du monde d’Ayana ?

Le 10 000m féminin : une discipline encore jeune

Le retour à quelques éléments d’histoire est nécessaire pour comprendre la place du 10 000 m féminin dans l’athlétisme. Cette épreuve n’est courue en compétition internationale que depuis 1986 (Championnats d’Europe de Stuttgart, victoire d’Ingrid Kristiansen en 30’23’’25). Jusqu’à ces dates, la distance la plus longue courue sur piste en compétition par les féminines était le 3 000 m.

On constate que, depuis le premier 10 000 m couru en grand championnat, le gain chronométrique (pour la moyenne des 10 meilleures performances par année) n’a été que de 1’13’’86 soit un gain de 3,9 % en 30 ans, ce qui est très faible pour une nouvelle discipline, et qui montre bien le poids du dopage dès la création de la distance. Ces épreuves étaient en effet dominées dans leurs débuts par les pays de l’Est, et donc fortement impactées par le sceau du dopage.

Le premier record du monde officiellement reconnu par l’IAAF est établi en 1981. Il sera régulièrement battu jusqu’en 1986. Le 5 juillet 1986, la Norvégienne Ingrid Kristiansen réalise 30’17’’34 (qui constitue toujours la 19e performance mondiale de tous les temps). Puis ce record va passer, le 8 septembre 1993 à Pékin, dans une nouvelle dimension : Wang Junxia, Chinoise de l’armée de Ma, réalise 29’31’’78.

Que ce record, dont il est maintenant acquis qu’il était loin d’être propre, ait été battu largement lors des Jeux olympiques de Rio amène donc forcément son lot d’interrogations. Argument supplémentaire pour les détracteurs : en demi-fond et fond, battre un record du monde lors d’une finale aux Jeux olympiques, où l’aspect tactique est prédominant, relève de l’exploit.

Alors que penser de la performance d’Ayana lors de ce 10 000 m de Rio ?

Une densité particulièrement forte dans cette course record

Tout d’abord, il faut noter qu’Ayana n’a pas été la seule à être très performante lors de cette finale olympique : dix-huit records personnels ont été battus et six athlètes se retrouvent dans le top 10 de tous les temps. Il faudrait dès lors suspecter toutes les filles qui ont battu leur record ?

Ce phénomène n’a pourtant rien d’étonnant. En effet, comme il y a très peu de 10 000 m de haut niveau proposés en meeting pendant la saison, c’est lors des courses de championnats, que les meilleurs peuvent (ou veulent) s’affronter. D’où une très grosse densité de performances déjà constatée lors des Jeux précédents.

Mais, alors que Kristiansen et Junxia avaient relégué leurs adversaires respectivement à 1’15 et 45’’ lors de leurs courses record, Ayana faisait face à une concurrence particulièrement forte avec entre autres Tirunesh Dibaba (recordwoman du monde du 5 000 m en 14‘11’’15 et record sur 10 000 m à 29’42’’50 – troisième performance mondiale tous temps avant la course de Rio) et Vivian Cheruiyot (14’22’’55 sur 5 000 m et 30’40 sur 10 000 m). Ayana elle-même avait déjà couru très vite en début de saison lors du meeting d’Utrecht avec un chrono de 30’07’’30, ce qui constituait alors la septième performance mondiale de tous les temps.

Un déroulement de course cohérent

Au-delà de la forte concurrence et des conditions climatiques favorables, la performance d’Ayana peut s’expliquer par une physionomie de course idéale. Comparons les temps de passage des records du monde de Kristiansen (1986), de Junxia (1993) et celui d’Ayana (2016).

Almaz Ayana

Tableau comparatif des temps de passage des différents records du monde (Source : A World history of long distance running de Roberto L. Quercetani et IAAF).


 

Le deuxième 5 000 m de Wang Junxia et celui d’Almaz Ayana ne sont pas comparables : à Rio, les allures des cinq derniers kilomètres ont été régulières sur les cinq fractions de 1 000 m (mis à part le sixième où elle place son accélération) alors que Wang ne réalise son négative split que sur les trois derniers kilomètres. Pour Junxia, cela donne les temps hallucinants de 14’26’’1 pour les 5 000 derniers mètres (alors que le record du monde à cette époque était de 14’37’’33) et un dernier 3 000 m en 8’17’’7, mieux que le record du monde de l’époque (8’22’’62 par Kazankina en 1984) !

Les Chinoises utilisaient probablement déjà de l’EPO qui agit comme une véritable chaudière diesel : longue à se mettre en route mais une fois lancée, ça dépote ! Le déroulé de la course de Rio n’est en rien comparable avec celui de Wang Junxia qui est totalement révélateur d’une physiologie délirante.

Le 10 000 m moderne : la vitesse avant tout

Mais pourquoi les Ayana, Dibaba et Cheruiyot courent-elles plus vite que leurs grandes aînées, les légendes du 10 000 m (Ingrid Kristiansen, Derartu Tulu, Fernando Ribeiro , Gete Wami) ?

Si on regarde les vingt meilleures performances tous temps sur 10 000 m, on peut noter que ce sont celles sur 3 000 ou 5 000 m qui sont déterminantes. La performance sur 5 000 m est aujourd’hui la clef pour réaliser des résultats de haut niveau sur 10 000 m.

Or, le 10 000 m a longtemps été considéré comme une discipline d’endurance. On avait soit des coureuses de 1 500 /3 000 m soit des coureuses de 10 000 m avec des entraînements bien différenciés. L’apparition du 5 000 m dans les grands championnats à partir de 1995 a eu un impact sur le 10 000 m. Les coureuses actuelles sont beaucoup plus rapides.

Ayana présente un niveau de performance sur les distances inférieures particulièrement élevé, notamment sur 5 000 m (deuxième performance mondiale), et une progression chronométrique régulière.

Almaz Ayana

Evolution des records personnels d’Almaz Ayana.


 


Ce potentiel supérieur en vitesse a également modifié le visage des courses avec des schémas plus agressifs et des temps de passage que personne n’osait envisager auparavant. Cette métamorphose, opérée il y a longtemps chez les hommes, a été plus tardive chez les femmes.

Le profil physique de ces coureuses est également différent : petites, légères, avec une foulée souple et aérienne, elles ont de formidables qualités dynamiques et un rapport taille/poids particulièrement favorable. Un coffre exceptionnel oui, mais aussi des qualités neuro- musculaires incroyables avec un entraînement axé sur la vitesse. Voilà pourquoi elles courent plus vite.

Qu’Ayana fasse 29’17 dans de très bonnes conditions, avec une concurrence de très haut niveau, un lièvre de luxe et un schéma de course régulier, connaissant ses performances sur des distances inférieures, ne me paraît donc pas sujet à caution.

Copyright photo de Une : Patrick Smith/Getty Images

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Journaliste professionnel. Fondateur et rédacteur en chef de Track and Life.

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