Mehdi Baala

En plus de ses fonctions à la FFA, Mehdi Baala est consultant pour le groupe SFR.

 

Le médaillé olympique sur 1 500 m en 2008 vient d’être nommé directeur de la performance des équipes de France de la Fédération française d’athlétisme par le nouveau DTN Patrice Gergès. Une suite logique pour Mehdi Baala, qui jouait déjà un rôle dans l’encadrement de l’équipe de France lors de la dernière olympiade aux côtés de l’ex-DTN Ghani Yalouz. Ce dernier disait d’ailleurs dans nos colonnes à propos de son ami (voir article) : « Mehdi Baala est essentiel à cette équipe de France. Il a été l’une des clés de la réussite ». A 38 ans, le recordman de France du 1 500 m (3’28’’98 en 2003), qui a quitté ses pointes de sportif de haut niveau discrètement en 2012, voit donc sa carrière professionnelle prendre de la hauteur. Une décision qui ne peut que le combler, lui qui dit aimer à « un milliard de pourcents » son métier actuel. Dans cet entretien réalisé à quelques jours de sa nomination, il revient donc sur ce plaisir au quotidien mais aussi sur sa carrière et cette passion qui l’anime pour l’athlétisme et la course à pied. Rencontre.

– Mehdi, lors de la dernière olympiade vous avez occupé un rôle dans l’encadrement de l’équipe de France auprès des athlètes de haut niveau. Et on peut dire que ce rôle semble vous convenir parfaitement.

« Ce que je fais aujourd’hui, j’adore ! C’est quelque chose dans lequel je m’épanouis à un milliard de pourcents. J’ai laissé beaucoup de choses de côté, et notamment les affaires que je peux avoir, pour justement une question de passion et non d’argent. La passion doit primer sur tout. J’ai la chance de pouvoir transmettre. Même si mon boulot ce n’est pas que ça. Je ne suis pas que le grand frère. On essaie de faire en sorte que nos équipes de France soient les meilleures. On voit que depuis quelques années, aussi bien chez les jeunes que chez les seniors, ça fonctionne !

« Je signe des deux mains pour quatre médailles aux prochains JO »

– Vous êtes d’ailleurs pressenti afin d’obtenir des missions plus élargies au sein de l’équipe de France lors de la prochaine olympiade aux côtés du nouveau DTN Patrice Gergès.

J’ai envie de continuer ce travail là. J’ai été formé par le meilleur à mes yeux (Ghani Yalouz). J’ai vécu les années avec Ghani, avec sa manière de manager qui m’ont beaucoup appris. Ghani restera mon mentor. Il a une vision des choses différentes de ce qu’on peut voir aujourd’hui dans l’athlé. Il n’est pas recentré sur la performance. Il essaie de trouver de l’humain dans tout ça. Je me suis retrouvé un peu là-dedans, parce que j’ai toujours eu une façon d’aborder les choses d’une façon humaine. J’ajoute ma vision de l’athlétisme en plus car je suis issu du sérail. On a une nouvelle équipe qui est en train de se former autour d’André Giraud. Ghani a installé un état d’esprit, des méthodes, qu’on doit prolonger et faire progresser. Ca va être compliqué car quand on sort de six médailles aux JO, c’est juste énorme. Si aujourd’hui on me dit de signer pour quatre lors des prochains, je signe des deux mains. Même si ce n’est pas le but ultime. Le but que je recherche c’est qu’on soit tous en symbiose et qu’on aime tous ce qu’on fait. On pourra dire : « ce sont les Bisounours, ils se font tous la bise ». Mais c’est vraiment ça, on est une famille. Que les résultats soient là c’est bien. On forme des sportifs mais on forme surtout des hommes. Et c’est aussi ça mon travail.

– Dans votre cas, le plaisir semble vraiment primer sur le reste, puisqu’on vous voit sur la quasi totalité des compétitions.

Je prends énormément de plaisir. J’essaie d’être là le plus possible. Quand je suis sur les compétitions, j’ai énormément de plaisir à parler avec les athlètes de tous les niveaux. C’est mon travail. Je ne voulais pas être dans une case. Je ne voulais pas être identifié comme le demi-fondeur. J’ai des choses à apporter à tout le monde ! J’ai envie de parler à tous les acteurs de l’athlétisme et du running.

« Le haut niveau était devenu trop lourd pour moi »

– Justement, via votre rôle de consultant pour la chaîne SFR Sport, on vous découvre ambassadeur du running, vous le miler.

Avant d’être un athlète de haut niveau, j’étais un réel passionné de la course à pied. Dans l’émission « J’aime Courir », on ne parle pas que de haut niveau. C’est plus l’approche purement running, amateur, passionné, qui m’a branché. C’est une manière de revenir aux bases et moi c’est ce que j’aime. L’athlétisme m’a donné beaucoup.

– Vous aviez cette envie de « revenir aux bases » comme vous dîtes ?

Dans ma carrière, il y a eu plusieurs phases. La première, où j’ai appris à connaître la course à pied, où j’ai appris à l’aimer, où je me suis rendu compte que j’étais performant dans ce sport. Ensuite, il y a eu le pic où j’étais à haut niveau pendant quinze ans. C’était sympa, mais ce n’est pas ce que j’ai préféré. J’ai aimé voyager, connaître du monde, être dans les stades, gagner des grandes courses mais à un moment, c’était trop pour moi et je ne m’amusais plus. En 2010, 2011 et 2012, je faisais ça en demi-teinte, ce n’était plus sympa. Cela a été des années compliquées. En plus, je me suis blessé. C’était trop lourd pour moi. Et enfin, Il y a eu cette phase où j’ai arrêté ma carrière de haut niveau, sans réellement le dire. J’ai réappris à courir sans montre, sans obligation d’horaire, sans toutes les choses qui te tracassent au quotidien. Toutes ces choses qui étaient devenues trop pour moi comme les déplacements, les stages, la logistique, les gens.

– Quand on vous écoute on a l’impression que l’arrêt de votre carrière a été une sorte de délivrance.

C’est exactement ça. J’ai connu la vie le jour où ma carrière s’est arrêtée. Dans le haut niveau, le seul aspect positif c’est la performance, à part ça, tout est dur. Aujourd’hui, je prends beaucoup plus de plaisir à aider des gens qui sont sur la piste plutôt que lorsque moi j’y étais. Pourtant, quand j’ai commencé à courir à quinze ans, j’ai signé pour tous les désagréments, les week-ends sans les potes, les nanas, les soirées… Tu te rends comptes que tu passes à côté d’une période de ta vie. Moi je n’ai pas vécu l’adolescence. Je suis passé à côté de tout ça. Mais je ne le regrette pas. Quand on a vécu ce que j’ai vécu, on ne peut pas regretter ce choix. Si c’était à refaire, je le referais. Peut-être pas de la même manière mais je le referais !

« Finir à Paris en 2012 aurait été génial »

– Si vous pouviez revenir en arrière, choisiriez-vous une autre sortie (il a stoppé sa carrière en 2012 sans vraiment l’annoncer) ?

L’intérêt n’était pas forcément de le communiquer. Je voulais partir comme j’étais arrivé, rester discret par rapport à tout ça. Je n’avais pas envie de faire tout un foin pour quelque chose de normal et logique. La lumière n’a jamais été mon cheval de bataille. Aujourd’hui, je fais un peu de média parce que ça me donne la possibilité de parler de ce que j’aime. Mais parler de moi ça ne servait pas à grand-chose.

– Comment cette idée d’arrêter a germé en vous ?

J’ai eu la chance de vivre une candidature d’un autre siècle (rires). Pour moi, les Jeux à Paris en 2012 cela aurait été génial ! Cela aurait été l’apogée d’une carrière, bon ou mauvais, je n’en sais rien. Mais cela aurait été une belle manière de tirer ma révérence. Car j’ai vécu 2003 à Paris, et c’était une expérience indescriptible. Donc je m’étais toujours dit que finir à Paris en 2012 aurait été génial. Je me suis psychologiquement formaté pour ça.

« Un mec comme Ramzi a tout gâché »

– Gardez-vous des regrets de votre carrière qui vous a vu décrocher tous les métaux sur 1 500 m (double champion d’Europe en 2002 et 2006, vice-champion du monde en 2003, 3e des JO 2008) ?

Avec du recul, je me dis qu’il y a pire (rires). Mais je suis persuadé que j’aurais pu faire mieux. A mon époque, le dopage était très présent. Même si j’ai toujours été persuadé qu’on pouvait battre des gens qui trichent en travaillant plus qu’eux, j’ai vu des scènes hallucinantes. Je ne suis personne pour juger mais en stage, je voyais des mecs qui buvaient des cafés alors que moi j’en chiais. Avec Ramzi (Rachid, champion olympique du 1 500 m en 2008 avant d’être suspendu pour dopage) j’ai vécu des choses qui étaient dures. Quand je regarde en arrière, je me dis qu’un mec comme lui a tout gâché. Il a été controlé positif à Pékin mais qu’est-ce que cela aurait donné si ce mec là n’avait pas été en finale ce jour-là ? J’aurais peut-être été champion olympique car quand on voit le dernier tour que je fais… Il y a des regrets mais c’est la vie. J’ai quand même eu la chance d’avoir une médaille olympique, même sur tapis vert, et je ne cracherai jamais dessus. Car c’est peut-être la plus belle que j’ai eue.

– Lors de votre carrière, vous étiez un athlète qu’on voyait peu en compétition. Est-ce également un regret ?

Ne pas trop courir en compétition, c’était ma spécificité. J’avais besoin de me concentrer sur un objectif. Et je ne comprends toujours pas aujourd’hui comment on fait pour être performant vingt ou trente courses dans l’année. Moi je n’étais pas capable de le faire ! Je regrette pas mal de choses, comme mon manque d’ouverture sur certains lieux d’entrainement. J’étais assez carré dans mes choix, focalisé sur un parcours. J’étais capable de courir 300 jours sur le même parcours tous les matins. J’avais besoin d’avoir mes repères comme quand je partais en stage, il me fallait un endroit où je pouvais maitriser les choses. C’était mes choix. C’est ça que j’essaie de faire comprendre aux athlètes aujourd’hui. On pourra lui dire ce qu’on veut, mais le seul décisionnaire ça restera lui et il en assumera les conséquences. J’essaie de faire en sorte que les choses se passent le mieux possible. Mais c’est l’athlète qui choisit.

« J’ai envie de dire qu’il faut me pardonner »

– Le 2 janvier dernier, André Giraud, le nouveau président de la FFA, disait dans nos colonnes à votre propos : « Quand Mehdi était en équipe de France, il était plutôt à l’écart alors qu’aujourd’hui c’est quelqu’un de libéré, de chaleureux » (voir article). Faites-vous le même constat ?

L’une des caractéristiques du haut niveau c’est qu’on est très recentré sur soi-même. Et ça en devient malsain à un certain moment. Déjà, le grand public le ressent. Mais ça se ressent aussi dans notre vie personnelle. Moi j’ai vécu un divorce compliqué notamment à cause de l’athlétisme. On est extrêmement nombriliste quand on est athlète de haut niveau. On ne voit pas forcément tous les gens qui sont autour. J’étais quelqu’un de très perfectionniste qui aimait absolument maitriser tout ce que je faisais. J’ai toujours été perfectionniste que ce soit dans ma carrière ou dans ma vie personnelle. C’était peut-être limite trop. Pour moi, l’athlétisme c’était mon plaisir de courir. Je ne le voyais pas comme quelque chose qui pouvait donner du plaisir aux autres. Je ne l’ai compris qu’après. J’ai envie de dire qu’il faut me pardonner et pardonner à tous les athlètes de haut niveau qui ont l’air un peu hautains parce qu’ils sont tout simplement enfermés dans leurs barrières de stresse, de performances. C’est un tout. Après, quand on se fait une petite autocritique, on se rend compte qu’on n’a pas été suffisamment à l’écoute des gens. Et on le regrette. Aujourd’hui, je suis moi.

– A la FFA, on vous attribue un rôle important dans l’ambiance générale de l’équipe de France notamment avec l’instauration d’un stage commun en Afrique du Sud.

Le stage en Afrique du Sud ça faisait des années que j’y pensais. Contrairement à ce qu’ont pu penser beaucoup de gens, je n’étais pas recentré sur moi-même. J’ai amené énormément de monde avec moi en stage. Et j’ai toujours été à l’aise avec les athlètes d’autres disciplines. J’ai toujours aimé qu’on se retrouve entre gens de différents horizons. Il y a vraiment à apprendre de toutes les spécialités. C’est pour ça que j’ai toujours trouvé dommage qu’une idée toute simple, à savoir réunir tous les athlètes ensemble lors d’un stage, ne se faisait pas. Je suis arrivé avec cette idée. Faire comprendre aux différents acteurs de l’athlétisme qu’on a peut-être beaucoup à gagner ensemble. Donc on fait en sorte que les gens se retrouvent, qu’ils se parlent, qu’ils aient envie d’être ensemble. Derrière, ça facilite les choses. Avant, les athlètes de l’équipe de France ne se connaissaient pas. Les athlètes ne se côtoyaient que lors des grandes compétitions internationales qui se résument à deux, trois dates dans l’année. Avec l’environnement de stresse qu’il y a autour, ce n’était pas possible de tisser des liens. En stage, on est loin de la compétition, on peut discuter, manger ensemble. Ma victoire aujourd’hui c’est de voir des gens d’une discipline venir au stade pour encourager ceux d’une autre. Ca, ça ne se voyait pas avant. Maintenant, mon travail est d’essayer de faire perdurer tout ça.

« On a un vivier de fou »

– En tant que demi-fondeur de cœur, quel regard portez-vous sur la discipline en France ?

Je sais que c’est cyclique. Je suis très heureux de ce qui se passe dans le demi-fond parce qu’on se rend compte que la discipline ramène des médailles sur quasiment tous les championnats. Il y a eu Driss Maazouzi (3e des Championnats du monde 2001 et champion du monde en salle 2003 sur 1 500 m), moi, Bob Tahri (3e du 3 000 m steeple des Mondiaux 2009) et après Mahiedine Mekhissi qui a repris le flambeau avec brio (triple médaillé olympique sur 3 000 m steeple). Quand on résume tout ça, on se rend compte que le demi-fond est un pourvoyeur énorme de médailles pour la France. Et en plus on a une génération qui va arriver. Bob, Mahiedine, moi, on a été en quelque sorte des ambassadeurs de cette discipline pour ces jeunes. Quand on voit Pierre-Ambroise Bosse, Rénelle Lamote qui font des finales mondiales, c’est quelque chose. Ensuite, il y a Baptiste Mischler, Mohamed-Amine El Bouajaji, le petit Yani Khelaf qui m’impressionnent beaucoup. Je regarde beaucoup le style des coureurs, en quelque sorte la classe. Je regarde aussi la manière. Celle de gagner mais aussi celle de perdre. Tout ça fait un champion. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas forcément ceux de demain. Renaud Lavillenie est le meilleur exemple. Il n’était pas le meilleur en juniors mais aujourd’hui, il est le meilleur du monde. Donc ça ne veut pas dire grand-chose. Il y a plein de choses qui font qu’on peut être optimiste sur l’avenir du demi-fond mais aussi dans l’athlétisme en générale, car on a un vivier de fou !

– Vous verra-t-on un jour entraineur le sifflet à la bouche et le chrono à la main ?

J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour les entraineurs. Jean-Michel Diringer (son entraineur) a été un entraineur bénévole de la tête aux pieds. J’ai gagné un peu d’argent dans ma vie et j’ai toujours eu le souci de rendre aux gens ce qu’ils m’apportaient. C’était peut-être la personne la plus importante dans ma vie d’athlète. La seule réponse que j’ai eu de ce grand homme c’est : « non, je ne veux pas qu’on ait de rapports d’argent, je suis payé par le plaisir que j’ai en t’entrainant ». Des gens comme ça on en a besoin. Je ne suis pas à la hauteur de ce mec-là, en tout cas pas aujourd’hui. Dans ma perception des choses, un entraineur c’est un job au quotidien, avec beaucoup de sacrifices. Aujourd’hui, je ne suis pas capable de donner tout ça. C’est trop lourd. On doit respecter les athlètes. Pour les suivre, on doit être là 365 jours sur 365. C’est un accompagnement dans l’entrainement mais aussi psychologique. Il faut que le coach soit là tout le temps et moi aujourd’hui je ne suis pas capable de le faire. Avant je disais non, maintenant je dis peut-être plus tard. Je ne suis pas fermé. Aujourd’hui, j’ai un rôle transversal qui me va très bien. Je pense que j’ai des choses à apporter. Je progresse tous les jours dans ce que je fais. »

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Journaliste professionnel. Fondateur et rédacteur en chef de Track and Life.

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