Maryse Ewanjé-Epée

Maryse Ewanjé-Epée a travaillé pendant plusieurs mois dans sa maison de Noisy-le-Grand pour réaliser un livre sur la vie de Jesse Owens.

 

Alors que son livre sur la vie de Jesse Owens n’a pas encore pu être publié, l’ex-recordwoman de France du saut en hauteur est revenue pour Track and Life sur sa carrière, sa reconversion, sa vie en générale, le tout sur le ton soyeux de sa voix devenue, sur les antennes de la radio RMC, peut-être plus connue que ses sauts. Rencontre.

Une rue qui plonge vers les bords de Marne, une petite impasse, un portail vert, nous voici devant la propriété de Maryse Ewanjé-Epée, à Noisy-le-Grand. Une petite maison, dont elle est la propriétaire – non sans fierté – depuis un an, qui accueille au grès des semaines ses quatre enfants, fruits de son mariage, de plus de vingt ans, avec la voix de l’athlétisme Marc Maury (commentateur sur Canal Plus, speaker). Une demeure qui a vécu ces derniers mois au rythme ultrasonique de Jesse Owens. Sollicitée pour écrire la vie de la légende du sprint mondial, cette passionnée des histoires d’athlètes n’a pas hésité. « C’était un projet fantastique pour moi, quasiment celui d’une vie. »

6 000 exemplaires du livre bloqués

Un travail de tous les instants – « j’ai dormi deux heures par nuit pendant six mois » – dont il reste les vestiges sur une étagère, remplie de publications sur le quadruple médaillé d’or des Jeux Olympiques de Berlin (1936). Des bouquins sur Owens, dont le sien, “Jesse“, qu’elle ne possède qu’en un seul exemplaire. « Il n’y en a que quatre qui sont sortis de l’imprimerie », soupire-t-elle. 6 000 autres ont été imprimés mais ne peuvent être diffusés, la faute à une liquidation judiciaire de la maison d’édition. «  Comme l’imprimeur n’a pas été payé il garde logiquement le stock. Le seul moyen de permettre à ces livres de voir les librairies serait de racheter le stock mais pour cela il faudrait que le juge l’accepte. Le but est que ce livre sorte. Je me fous de ne pas gagner un centime. »

Une fois ses droits récupérés, l’ex-sauteuse en hauteur pourra repartir avec un nouvel éditeur pour « que ce bouquin vive sa vie ». Une vie exceptionnelle vécue par ce Jesse Owens, dont tout le monde connaît le nom, mais beaucoup moins tous les aspects. « Honnêtement, au début, je pensais que ça serait facile, avoue-t-elle. Je croyais connaître sa vie. Avec de l’orgueil et la passion que j’avais pour cet homme là, je pensais y arriver facilement. Quand j’ai commencé à lire tous les bouquins écrits sur lui, j’ai pris une trouille monumentale. Je me suis rendu compte que le bonhomme, personne ne le connaissait. Il a eu mille vies. Il m’a fait vachement penser à mon film préféré qui est “Forest Gump“ (film de Robert Zemeckis, 1994). Un type très simple, très généreux, très positif, qui a traversé des années d’histoire aux Etats-Unis et qui a, à chaque fois, croisé des personnages historiques. »

Une vie à la Jesse Owens

Une vie à cent à l’heure racontée par une auteure, qui, toutes proportions gardées, a connu, et connait encore, le même rythme effréné. D’ailleurs, les difficultés rencontrées pour faire aboutir ce projet accentuent encore davantage le parallèle entre l’auteure et son sujet. « Ca ne me surprend même pas que je galère comme ça, avance Maryse Ewanjé-Epée. Quand je vois à quel point il a galéré dans sa vie. Je me dis que si je n’arrive pas à sortir son histoire tout de suite, ce n’est pas tellement illogique. Ca ressemble au personnage. » 

Force de travail et ténacité ont donc caractérisé le parcours du champion, mais également celui de Maryse Ewanjé-Epée. Arrivée très tôt au sommet (recordwoman de France seniors avec 1,88 m en 1982 à l’âge de 17 ans sous la houlette de Dominique Biau), elle aura dominé la hauteur française pendant quinze ans, collectionnant trois médailles continentales en salle (argent en 1984 et le bronze en 1983 et 1989) et portant le record de France à 1,96 m en 1985 (record battu en 2007 par Mélanie Skotnik avec 1,97 m). Une excellence sportive qu’elle a toujours conjuguée avec vie professionnelle. Bardée de diplôme (journalisme et marketing), sa reconversion a pourtant été compliquée. « Quand j’ai décidé d’arrêter l’athlétisme cela n’a pas été une petite mort car je bossais depuis longtemps. Mais ç’a été dur psychologiquement. Je voulais être reconnue. En fait, je travaillais pour qu’on me donne une médaille. J’étais encore à la recherche du podium. Mais en France, contrairement aux Etats-Unis (où elle a passé une partie de ses études), la méritocratie n’existe pas. Et avec tous les gens avec qui je travaillais, je cherchais mon entraineur. Je suis tombée sur des gens qui m’ont harcelée moralement parce qu’ils ont senti que j’avais une très grosse capacité de travail et que je me donnais corps et âme. »

« Ma quarantaine, mon plus bel âge »

Passée par les services du département du Val-de-Marne (documentation, sports), de la mairie de Noisy-le-Grand (responsable des sports) et de l’INSEP (rédactrice Web), Maryse Ewanjé-Epée décide, à 38 ans, de donner un nouveau sens à sa vie. « Il y a un moment, j’ai décidé que ça suffisait. Je ne comptais plus mes heures, j’étais épuisée. J’ai décidé alors de créer ma propre société (Ya Foye Events, société de production). Je voulais voir comment ç’allait se passer quand moi, j’étais responsable. Je venais de comprendre que la vie professionnelle ce n’était pas le stade. Qu’il y a aussi de la concurrence, des gens qui cherchent à vous dépasser mais pas avec les mêmes armes que dans le sport. »

Et alors qu’elle débute sa carrière chez RMC, elle produit des émissions de radio sur toute l’Afrique francophone via sa société. « J’étais dans ma quarantaine, mon plus bel âge. Je n’ai pas aimé mes 20 ans, je n’ai pas aimé mes 30 ans, mais j’ai adoré mes 40 ans. J’avais la patate, je ne prenais pas un jour de congés, je dormais très peu. J’ai arrêté de bosser pour les autres, en attente du susucre. Les seules félicitations que j’attendais étaient d’être, moi-même, fière de mon travail. »

« Je suis en paix avec moi-même »

Un accomplissement de vie qui lui a permis de se réconcilier envers elle-même. « Avant, j’avais une très mauvaise image de moi. Je cherchais dans le sport à m’aimer moi-même. Je me trouvais moche, pas intelligente, pas intéressante. Je ne m’aimais que quand j’étais sur le stade. L’adrénaline, les odeurs, la réussite, ça c’était ma came. Aujourd’hui, je suis complètement en paix avec moi-même. Je suis fière de mon parcours. J’ai enfin compris que ma carrière sportive était une initiation, qu’elle me servirait pour autre chose. »

Aujourd’hui consultante reconnue dans les émissions le “Moscato Show“ et les “Grandes Gueules du Sport“ sur RMC – «  les jeunes d’aujourd’hui connaissent la chroniqueuse radio mais pas la sauteuse » – Maryse Ewanjé-Epée se complet dans un univers où elle peut côtoyer des champions, qui selon elle, ont tous quelque chose d’intéressant à raconter. « Tu as envie de chercher l’homme derrière le sportif. Un champion c’est quelqu’un d’anormal à la base. Ce n’est pas quelque chose de normal de vomir à l’entrainement, de ne pas manger, de passer des années sans sortir avec ses amis… Il y a une grande volonté de réussite mais derrière, il y a souvent de grandes failles. »

Du recul par rapport à l’athlétisme

Des failles qu’elle a connues et qu’elle aperçoit encore à travers les destins qu’elle rencontre. « Le “service après-vente“ – comme elle le surnomme – des athlètes de haut niveau n’est pas bon. » D’ailleurs, pendant longtemps, elle a fui les stades, par peur, peut-être, de se retrouver face à ses propres échecs. « Pendant dix ans, je n’ai pas mis les pieds sur un stade d’athlétisme. C’était trop douloureux. Mon corps continuait de me dire que je n’aurais pas dû arrêter (elle a arrêté sa carrière à 1996), que j’aurais pu aller plus haut. Je commentais l’athlé (sur Canal Plus) mais je n’allais plus sur le terrain. »

Un goût pour le geste, pour les sensations du tartan, qu’elle a redécouvert il y a peu de temps. Entraineur dans son club de Noisy-le-Grand, elle donne le peu de son temps libre à un groupe de jeunes comptant l’une de ses filles, « très douée ». L’occasion également de garder un œil sur les champions actuels. « Ils sont sans complexe, avec le défaut de leur qualité. Etre sans complexe peut vite tourner à de l’arrogance, surtout en période d’échec. Mais j’aurais adoré faire partie de cette génération. Alors que nous, on pouvait arriver sur le stade en se disant qu’on ne pourrait pas faire mieux que deuxième, eux, à l’image d’un Jimmy Vicaut, continuent de dire qu’ils peuvent battre les meilleurs, même s’ils s’appellent Bolt. »

Vicaut, Meniker, Belocian, ses préférés

Vicaut, mais aussi la jeune sauteuse en hauteur Nawal Meniker – « je la trouve brillante, mignonne, lumineuse » – ou le hurdleur Wilhem Belocian« la technique la plus pure et la plus parfaite du 110 m haies » – font partie de ses favoris, tout comme ses amies Antoinette Nana-Djimou et Phara Anacharsis.

Partie pour Rio en début de semaine, elle aura l’occasion de les suivre ainsi que toute la délégation française lors des Jeux Olympiques, où sa radio officiera 20h sur 24h. Ensuite, elle reprendra son combat pour rendre public la vie de Jesse Owens, et des autres. « Je veux simplement raconter des histoires d’hommes et de femmes, qui, derrière l’effort sportif, ont eu des vies passionnantes. »

Une histoire passionnante, un peu comme la sienne.

Des entraineurs pas à la hauteur
Eloignée du terrain pendant de nombreuses années, Maryse Ewanjé-Epée n’a pas pour autant fermé les yeux sur sa discipline qui est devenue très pauvre en terme de résultats depuis de nombreuses années. « Tous les entraineurs successifs ont tué la hauteur française avec cette obsession de vouloir faire comme les Russes, d’emmerder les gens avec le rapport poids-puissance. Ils nous faisaient faire des régimes de folie. Ils en ont passé du temps à m’embêter avec mon poids alors que très jeune je pesais déjà 64 kg (son poids de forme). Et quand je suis descendue à 61 kg, je me suis explosée. »

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Journaliste professionnel. Fondateur et rédacteur en chef de Track and Life.

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