Leslie Djhone

Leslie Djhone est aujourd’hui préparateur physique.

 

Depuis plusieurs mois, nous échangions des messages avec Leslie Djhone (36 ans) pour se retrouver en tête à tête. Après des premiers rendez-vous avortés, le recordman de France du 400 m (44’’46 en 2007, 45’’54 en salle en 2011) nous a  finalement trouvé un créneau ce lundi, dans son agenda de préparateur physique bien garni. C’est donc dans un hôtel du XVIe arrondissement de Paris, dans lequel il loge quand il monte de Toulouse à Paris, qu’il nous a accueilli. Tenue décontractée siglée Adidas, son nouveau partenaire, le champion d’Europe en salle 2011 était prêt à aborder sa carrière, qu’il a stoppé net le 16 juillet 2014, après un anonyme 400 m en 48’’12 à Liège, très loin de son meilleur niveau. Evidemment, une seule question nous brûlait les lèvres : pourquoi être sorti par la petite porte, lui, l’un des étendards de l’athlétisme français, découvert par le grand public un soir d’août 2003, à seulement 22 ans, lors des Mondiaux de Paris, terminés à la cinquième place (il a depuis gagné une place suite à la disqualification de Jérôme Young) ? Sans retenue et pendant plus d’une heure, Leslie Djhone a donc répondu à cette question, et à beaucoup d’autres, sans épargner son ex-entraineur François Pépin avec qui il est brouillé depuis l’arrêt de sa carrière et qu’il considère comme celui « qui a créé et détruit (sa) carrière ». Encore marqué par sa blessure lors d’un concours de longueur qu’il n’a jamais voulu faire, il a porté son nouveau regard sur un sport qu’il a appris à aimer et qu’il aime toujours, malgré cette sortie de piste forcée. Rencontre.

– Leslie, que devenez-vous depuis l’arrêt de votre carrière ?

« Je fais du coaching. Je travaille avec des particuliers, que ce soit des sportifs professionnels ou des amateurs. J’ai également plusieurs projets avec Adidas autour des « Adidas Running ». J’ai pas mal de choses que j’essaie de mettre en place, même si la priorité reste le coaching.

« J’avais besoin de changer de monde »

– Pourquoi avoir quitté l’athlétisme du jour au lendemain ?

J’ai toujours dit que je partirais comme je suis arrivé. C’est à dire, sans bruit. Au bout d’un moment, je sentais que j’avais de moins en moins envie. Je pensais plus à mon après carrière. Il faut dire que la fin ne s’est pas très bien passée. A un moment donné, je me suis dit qu’il fallait arrêter. Surtout que j’ai eu l’opportunité de travailler au TFC (club de Ligue 1 de football). Il ne fallait pas passer à côté. Ca me mettait le pied à l’étriller dans la vie réelle. C’était le moment où il fallait se lancer et je ne regrette pas.

– En tant que membre de l’équipe de France pendant plus de dix ans, avec un titre mondial sur 4×400 m et un titre en individuel aux Championnats d’Europe en salle, n’aviez-vous pas envie d’une autre fin, un peu plus clinquante ?

C’est sûr que je n’avais pas forcément pensé à une fin comme celle-là. A partir du moment où je me suis rendu compte que ç’allait être très compliqué de retrouver mon niveau suite à ma grosse blessure, j’ai fait mon deuil année après année. J’avais quand même fait des grandes performances et à un moment donné, je ne pouvais pas faire des chronos comme ça (entre 2012 et 2014 son meilleur chrono a été de 46’’95). Je suis passé par des chronos que je n’avais jamais faits de ma carrière. C’est ça qui m’a mis devant le fait accompli. Il fallait savoir s’arrêter.

– De là à partir comme ça, sans un mot.

Ca ne me dérange pas d’être parti comme ça, bien au contraire. J’ai eu le besoin de m’écarter du monde de l’athlétisme. Quand j’ai arrêté, je ne voulais plus entendre parler d’athlé. J’avais besoin de couper, de voir autre chose, de faire autre chose. C’a été un besoin pour pouvoir mieux revenir. Et être plus disponible pour l’athlétisme car je savais très bien que j’allais y revenir. Ca faisait 17 ans que j’étais dedans avec des bonnes et des mauvaises rencontres. J’ai juste eu le besoin de voir autre chose, d’autres sports, d’autres visions. Ce n’était pas que je crachais sur l’athlétisme mais j’avais un besoin de souffler.

« Je ne voulais pas faire ce concours de longueur »

– Cette envie de quitter le monde de l’athlétisme n’est-elle pas liée à votre grave blessure au genou contractée en mai 2011 (22 mai à Angers) lors d’un concours de saut en longueur auquel vous ne vouliez pas participer (au deuxième tour des Interclubs) ?

C’est ma plus grosse frustration. Je ne voulais pas faire la longueur. Ca faisait dix ans que je n’avais pas sauté. Pendant un mois on m’a tanné pour que je le fasse. Je venais d’arriver dans ce club (AC Paris-Joinville). Je m’y entrainais depuis longtemps mais je n’étais pas licencié. Jusqu’au dernier moment je disais non. Et en gros, tu ne veux pas faire la star, donc tu te retrouves un peu coincé. On te met devant le fait accompli en te disant : « il n’y a personne, ce n’est qu’un saut ». Au final tu le fais, tu brises ta carrière et derrière tu ne reviens pas. Autant les entraineurs et les licenciés ont été adorables, autant les membres du staff (directeur technique, financier et le président) n’ont pas été honnêtes avec moi. A partir du moment où je n’ai plus eu les mêmes résultats, leur position a changé. A partir de là, j’ai eu une autre vision de l’athlétisme. Et ce qui m’a le plus touché c’est que mon coach  de toujours (François Pépin) ne m’a pas défendu. Il m’a dit « laisse tomber ». C’est pour ça que je me suis dit qu’il fallait partir. J’étais déçu.

– Surtout que vous veniez de réaliser le doublé 400 – relais 4×400 m aux Championnats d’Europe en salle de Bercy (2011).

Après Bercy, j’étais vraiment en confiance. Mes chronos à l’entrainement n’avaient jamais été aussi bons. Je me sentais bien. J’avais pigé quelque chose. En 2010, j’avais fait une course un peu suicide aux Europe à Barcelone où j’avais tenté des choses (6e). Mais je savais à l’époque que j’allais dans la bonne direction. C’était en faisant des courses comme ça que ç’allait passer. C’est ce que j’ai fait à Bercy. Dans ma tête c’était vraiment bien calibré et on se préparait pour les Jeux olympiques de 2012. La blessure a été un gros coup d’arrêt. Et le plus frustrant, c’est que ce n’est pas ma faute !

« Après Londres, quelque chose s’est cassé »

– Comment cette blessure est-elle arrivée (rupture du tendon rotulien lors de son premier saut du concours) ?

Ca faisait dix ans que je n’avais pas sauté. Je n’étais plus le même homme. J’étais plus fort, plus rapide. J’ai donc fait comme je savais faire (il a réalisé 7,92 m et a été champion d’Europe juniors). Sauf qu’avec l’intensité que j’ai mise dans la planche, mon genou n’a pas aimé. C’est un accident qu’on peut avoir sur les sauts quand on n’en fait pas (rires). Quand on ne se prépare pas pour ça et qu’on ne fait que de la course. Tout de suite, j’ai su que mon genou était mal en point. Le lendemain, il était aussi gros qu’une balle de hand. Je savais que c’allait être compliqué pour revenir mais je ne pensais pas que c’allait être aussi dur.

– Justement, avez-vous toujours cru en vos chances de revenir au plus haut niveau ?

Comme il y avait les Jeux de Londres, j’ai repris plus tôt. Le genou tenait mais tout a pété à côté. D’abord, le mollet puis je me fais deux fissures aux tendons d’Achille. Alors qu’avant, j’avais toujours été protégé par les grosses blessures. Je me disais : « ça va revenir, laisse-toi le temps. Tu as tout déréglé, il faut tout reconstruire ». J’y ai mis beaucoup d’énergie donc j’y croyais. Mais plus ç’allait et plus je me rendais compte que ç’allait être compliqué de revenir à haut niveau. Je n’y arrivais plus. A partir du moment où je ne me suis pas qualifié à Londres, alors que j’étais un candidat au podium, il y a quelque chose qui s’est cassé.

« Le coach a créé et détruit ma carrière »

– L’envie d’arrêter est donc venue progressivement.

Au fur et à mesure, quand tu vas tous les jours à l’entrainement et que tu vois la tête des gens qui sont responsables, il y a une colère intérieure qui apparaît. Je me blesse, ce n’est pas ma faute et les personnes qui m’ont obligé à faire ça, elles dorment bien, elles rigolent bien, elles ne se préoccupent pas de ce que moi je peux avoir comme problème à côté. Car automatiquement, je ne faisais plus les mêmes meetings, les rémunérations n’étaient plus les mêmes. Plein de choses ont changé alors que ce n’était pas prévu. C’était mon job. Plus ç’allait, plus j’étais en colère. C’est encore plus viscéral car le coach c’est celui que j’avais depuis le début. J’aurais pu partir depuis dix ans. Je ne l’ai jamais fait. J’avais une confiance aveugle en lui. Cette confiance s’est cassée. La première année, tu te dis, allez on va repartir, quand il y aura les performances ce sera oublié. Mais quand tu vois qu’il n’y a plus les perfs, que cette personne se désintéresse de toi, qu’elle commence à aller chercher de nouveaux talents, tu te dis en fait que tu es juste un pion. C’est pour ça qu’il fallait que je parte. Je ne suis pas une mauvaise personne. Je ne voulais pas rester là-dedans. Je suis resté jusqu’en janvier 2014 en espérant que cette personne assume (il a fait ses six derniers mois dans le groupe de Patricia Girard). C’est monté petit à petit. Des promesses que j’avais reçues n’ont pas été tenues. Je n’ai pas été protégé par François. Encore moins que ce que je pensais. Ce n’est pas moi qui me suis levé le matin en me disant j’allais faire la longueur.

– En voulez-vous toujours à François Pépin ?

Il a créé et il a détruit ma carrière.C’est la chose la plus dure que j’ai réalisée. C’est comme ça que je le vois. C’était une relation très forte donc quand tu te sens trahi, ça fait encore plus mal. Comme je suis une personne assez radicale, j’ai coupé les ponts. C’est mon personnage. C’est noir ou blanc.

« Plus jeune, je me voyais plus dans un canapé que sur un stade »

– Au début de l’interview, vous avez dit : « je voulais partir comme je suis arrivé ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Je suis arrivé par hasard à l’athlétisme. C’est ma mère qui m’a forcé à en faire. Moi, je me voyais plus dans mon canapé même si je faisais un peu de basket de rue. Mais quand ma mère m’a inscrit à l’athlétisme (au club de La VGA Saint-Maur), je n’y allais pas. On me disait que je courais vite mais ça ne m’intéressait pas. Alors un jour, Aldo Canti (ex-recordman de France du 400 m en 45’’09) a appelé ma mère pour dire que je ne venais pas aux entrainements. Elle a donc insisté pour que je parte en stage en avril en Italie avec le club et là-bas il y avait François Pépin et son groupe. J’ai fait un défi en longueur avec l’une des athlètes du groupe de l’époque et je l’ai battue. J’avais alors 16 ans et demi. Et comme il savait que je n’étais pas fan d’athlétisme, il m’a proposé de venir à l’INSEP.

– Qu’est-ce qui a fait que vous avez décidé de le suivre ?

J’étais un gamin d’une cité. Donc quand j’ai vu que ça pouvait être une porte de sortie j’ai persévéré. Mais surtout, j’aimais gagner. J’ai appris à être très sérieux tout de suite. Car j’ai eu la chance de m’entrainer avec un groupe de très haut niveau (Patricia Girard, Eunice Barber, Emmanuel Bangué entre autres). Il y avait une culture de la gagne et tu ne pouvais pas passer à côté de ça.

« Le regret c’est de ne pas avoir savouré »

– Vous avez d’ailleurs très vite gagné avec notamment un doublé aux Championnats d’Europe juniors en 1999, un an après avoir débuté l’athlétisme.

Oui mais quand je suis revenu dans le groupe avec mes deux titres européens en juniors (longueur +4×100 m), j’ai compris que c’était un minimum. Eunice venait de faire championne du monde. Même quand je perfais, ce n’était rien. Dans d’autres groupes, j’aurais été la star. Pour moi, ç’a été une grande force. Il y avait une culture de la gagne. C’est aussi le regret que je peux avoir de ma carrière car ç’a peut-être dévié à l’obsession. Dès que je faisais une performance, au lieu de la savourer, je cherchais déjà les détails à améliorer. Je pense qu’il aurait fallu prendre le temps de savourer. J’étais une machine. Pour mon entourage ça n’a pas dû être facile. Car ils t’accompagne nt pendant l’objectif et quand tu l’atteins, il n’ y a pas forcément de joie, car il faut déjà repartir sur autre chose.

– Vous avez débuté en longueur mais c’est sûr le 400 m que vous avez réalisé votre carrière.

Je n’aimais pas m’entrainer en longueur. Je préférais courir. L’entraineur a été fort car s’il m’avait fait commencer par le 400 m je ne serais jamais resté. Il m’a donné ce goût de l’effort, de la gagne. Je faisais des séances avec les coureurs de 400 m. Même si je suis arrivé à 22 ans au 400 m, de 20 à 22 ans, j’avais des séances de coureurs de 400 m dans les jambes. J’ai perfé tout de suite sur cette discipline car il y avait déjà un travail en amont. Il m’a dit tout de suite : « tu seras un coureur de 400 m mais je te laisse le temps ». J’ai commencé en 1998. J’ai eu cinq ans de longueur. Les gens ont été surpris en 2003 mais lui non. Surtout que j’étais plus un mec de la compétition. En championnat j’arrivais toujours à me dire que c’était la guerre.

« Le jour où Marc Raquil est parti, j’ai arrêté de progresser »

– Venons-en aux Championnats. Vous dîtes : « En 2010, j’ai pigé quelque chose ». Vous aviez l’impression que vous pouviez viser mieux que vos sept finales internationales en individuel entre 2003 et 2011 (dont une 3e place à Göteborg en 2006) ?

Avant les Championnats d’Europe de Barcelone, j’étais peut-être trop calculateur. Je me disais qu’il fallait que je cours comme-ci pour avoir telle place. A Barcelone, je me suis dit : « tu as déjà été médaillé. Maintenant, soit c’est tout, soit c’est rien ». Il fallait que je tente quelque chose, sachant qu’on était tous dans les mêmes eaux chronométriquement. Ca passait ou ça cassait. J’étais la personne qui avait fait le plus de finales depuis 2003. C’a été une défaite constructive (il a terminé 6e). Derrière j’ai senti que cela avait modifié également mon approche de l’entrainement.

– C’est-à-dire ?

Je me suis rendu compte plusieurs années après, que, le jour où Marc (Raquil) est parti, j’ai arrêté de progresser. Je ne me mettais plus en danger. Avant, quand il était dans notre groupe d’entrainement, tous les jours je progressais car tous les jours c’était la guerre. A partir du moment où il est parti et que je me suis retrouvé avec des athlètes moins forts et que, même en mettant le frein à main, je pouvais gérer à l’entrainement, inconsciemment j’ai baissé. Je sais qu’à l’entrainement Marc me mettait des raclées. C’est ce qui fait qu’on a tous les deux progressé. Mais on était peut-être trop jeunes pour se rendre compte de ça. Il est parti en 2006. Après j’ai stagné, je n’ai plus passé de palier car 2007 je surfais encore sur la vague (record de France en 44’’46). Alors qu’à Barcelone, j’ai senti que je repartais sur quelque chose d’autre. Je me suis mis un coup de pied aux fesses en me disant que j’allais tenter des choses. Bercy était dans la continuité. Et je me disais que si je restais dans cette optique là, ç’allait le faire pour Londres. La blessure malheureusement a été un autre combat auquel je n’étais pas préparé.

« J’ai commencé par le top du top avec Paris 2003 »

– L’histoire sportive avec Marc Raquil s’est pourtant mal terminée.

Aujourd’hui, avec Marc on se reparle. Mais à un moment, on a été très en froid. A l’époque, le coach n’a pas bien géré la confrontation. Quand j’étais jeune, j’étais prêt à avaler des couleuvres mais à partir du moment où je suis passé devant, il fallait encore accepter certaines choses. J’ai dit non. J’ai été un enfant gâté de 1998 à 2005. Tout était linéaire. Dès que je faisais un truc ça passait. En 2005, il y a eu un coup d’arrêt et ç’a eu lieu quand il y a eu le conflit avec Marc. Quand la machine s’est grippée tout a explosé. Il avait du mal à accepter que je passe devant lui. Moi, je trouvais qu’il était trop chouchouté. C’était des bêtises d’enfants. Aujourd’hui on en rigole. On a perdu notre temps. Le coach aurait dû dire qu’il fallait mieux être deuxième Français et dans le top 5 mondial que laisser faire. Si c’était à refaire, je ferais les choses autrement car avoir quelqu’un de ce niveau-là à l’entrainement, c’était une garantie de performance et de progression. S’en séparer, c’était perdre une grosse valeur ajoutée.

– Quoi qu’il arrive, vous resterez liés avec Marc Raquil par ces Championnats du monde 2003 avec cette médaille d’argent au relais 4×400 m devenue or après la disqualification des Américains pour dopage.

Quand tu as vécu 2003, derrière c’est dur. J’ai commencé par le top du top. Record de France espoirs (44’’83), médaillé, super ambiance. Même si pour moi, ce relais reste une petite frustration (Marc Raquil, Naman Keïta, Stéphane Diagana et Leslie Djhone). Il n’a été mis qu’une fois en place (en finale des Championnats du monde 2003). On aurait pu faire descendre le chrono d’au moins une seconde car personne n’était frais (record de France en 2’58’’96). Marc avait cinq courses dans les jambes, Stéphane était blessé, Naman avait fait deux tours et moi j’étais cramé car c’était ma première saison sur 400 m. On n’était pas au summum de la fraicheur. Je suis persuadé que ce relais là vaut une seconde de moins. Derrière Stéphane arrête, Marc se blesse et Naman se fait suspendre (pour dopage). Je me suis retrouvé un peu esseulé.

« Je suis effaré quand je vois les France se gagner en 45’’80 »

– C’est vrai que depuis 2003, le 4×400 m masculin français n’a plus brillé au niveau mondial, mis à part les titres européens en 2006 et 2011.

Quand je suis arrivé en 2003, j’étais le petit jeune. Stéphane avait eu un discours énorme. Après ses paroles, j’aurais pu tout démolir tellement il m’avait transcendé. Mais je me suis rendu compte que les générations d’après n’étaient plus dans le même délire. J’étais plus un adversaire qu’un coéquipier. A l’époque, on allait tous dans le même sens, on était une team. Il y a eu une bascule qui s’est faite à ce moment-là. Et il n’y a pas eu de transition. Je suis passé de quatre à tout seul avec une nouvelle génération. Du petit jeune au leader. C’est plus facile avec trois anciens et un nouveau que l’inverse. L’année d’après j’ai déchanté à Athènes (Jeux olympiques) car je me suis retrouvé seul.

– Justement quel regard portez-vous sur le niveau actuel du 400 m en France ?

En France, on est loin du compte sur 400 m. Il y avait un héritage qui s’est finalement transféré chez les filles. Je suis effaré quand je vois que les France se gagne en 45’’80. Avant, avec ce temps là, tu n’étais pas sûr d’être en finale. On pense que le niveau est bon car ils ont fait un top chrono au relais (2’59’’42 lors des séries des Mondiaux 2015) mais la vision est fossée car le record de France n’est pas optimisé. A notre époque, on n’a jamais été tous les quatre alignés en même temps sauf à Paris. Avec une seconde de moins, on serait dans le vrai. A Paris, je ne sais même pas comment j’ai fait pour courir tellement j’étais fatigué. Je suis sorti du championnat avec quatre kilos de moins (72 à 68). Derrière moi il y a eu un trou. Personne n’a fait moins de 45’’. Mais je reste persuadé qu’il y a du potentiel en France. Il y a deux, trois gars, qui pourraient faire moins de 45’’. Mame-Ibra (Anne) en fait partie.

« On se battait avec moi pour que je mange »

– C’est vrai que l’alimentation et vous lors des Championnats n’a jamais fait bon ménage.

Je ne mangeais pas du tout avant les compétitions, je vomissais. J’étais dans tous mes états avant la course, c’était la fin du monde mais une fois dans les blocks j’étais bien. J’avais trois courses dans l’année, la première de la saison, le premier tour des France et le premier tour du grand championnat, où je n’étais vraiment pas bien. Je stressais comme un fou. A Göteborg (championnats d’Europe 2006) c’est pour ça que je passe à côté en finale (3e) car je n’ai mangé que des bananes pendant tout le championnat. Là je me suis rendu compte que je n’avais plus de jus. Alors que je mange entre la finale et le relais et je fais peut-être ma meilleure course en relais. On me prend en 44’’20 lancé. On se battait avec moi pour que je mange. J’avais toujours un chaperon pour me dire de manger. En général c’était Ladji (Doucouré) qui me ramenait des trucs du self. Je me forçais à bien manger avant le championnat. A Pékin (2008) je suis arrivé à 4 % de matières grasses à 74 kilos et je suis reparti à 69 kg. C’est pour ça que je me suis blessé. Après on a opté pour une prise de poids pour anticiper (de 74 à 78 kg). Comme ça, à Bercy (2011), avec quatre courses en trois jours, j’étais bien.

– Aujourd’hui, c’est vous qui gérez, entre autres, la nutrition de vos clients, via votre profession de coach personnel. Avez-vous trouvé la voie qui vous convient ?

Tous les jours je me lève avec le sourire car j’aime ce que je fais. Mes journées ne sont jamais les mêmes. Je peux aller coacher un footballeur professionnel ou accompagner une personne qui prépare un marathon. J’ai été agréablement surpris de la motivation que les « amateurs » pouvaient avoir pour réaliser leur objectif. Des fois, plus qu’un sportif professionnel.

« J’oublie mon statut de Leslie Djhone »

– Avez-vous des exemples ?

L’une des premières personnes dont je me suis occupée, c’était une personne qui faisait du football américain et qui a eu un accident de moto (14 opérations au genou). Il voulait refaire du sport mais il ne pouvait plus cycler malgré deux ans avec une kiné. Je ne voyais pas ce que je pouvais faire. Je me suis trituré le cerveau pour adapter tel entrainement, tel exercice. C’a été d’une richesse de fou. On a  créé une relation top. Quand cette personne s’est remise à jouer, la satisfaction que j’ai eue a été limite aussi forte qu’une médaille. Tu sais que la personne attendait beaucoup de toi et que tu as répondu à ses attentes. En plus, la blessure je l’ai connue, la solitude je l’ai connue, les doutes je les ai connus. Je peux ressentir ce qu’elle ressent. J’avais des objectifs sportifs, et aujourd’hui j’en ai d’autres.

– C’est un aspect de votre métier que vous ne soupçonniez pas ?

C’est une autre facette de mon métier que je n’avais pas forcément imaginée. Autant j’ai travaillé avec Vincent Clerc (joueur professionnel de rugby) sur de la réathlétisation, lui c’était une machine de guerre, professionnel du rugby, très carré. Là j’étais avec une personne qui travaillait, qui venait sur ses heures de repos. Le genou était charcuté. C’a été un grand enrichissement. Quand les gens peuvent reprendre une activité sportive, c’est le plus important. Je m’éclate et tous les jours j’apprends. J’oublie mon statut de Leslie Djhone. Je sais que je peux apprendre de tout le monde.

– Comme cette expérience de un an au Toulouse Footaball club durant la saison 2015-2016, l’année de la remontada (Toulouse s’est sauvé en Ligue 1 lors de la dernière journée).

J’ai adoré cette expérience. C’était totalement différent. C’était d’autres codes, d’autres mœurs. Paradoxalement à ce qu’on peut dire, les joueurs de foot sont top. J’ai été super bien accueilli. Après peut-être que mon statut a joué. Des fois ils rigolaient en disant qu’à Toulouse c’était moi qui avait le plus gros palmarès au club (rires). Comme je faisais les exos avec eux, une confiance s’est instaurée. C’était spécial car je sortais d’une carrière d’athlète, j’étais encore un peu sportif. J’avais du mal à me dire que je faisais partie du staff et que je n’étais pas un joueur. La première fois qu’on a fait un déplacement en bus, je suis allé au fond alors que le staff se met normalement toujours devant. J’ai noué de très bonnes relations et j’ai d’ailleurs quelques joueurs en coaching privé maintenant.

« Si je peux permettre à d’autres athlètes d’éviter de faire mes erreurs »

– On peut dire que la transition sportif de haut niveau – vie professionnelle s’est bien passée pour vous.

Ma carrière c’est du passé, c’est derrière moi. Je regarde devant. Je remercie l’athlétisme pour tout ce que ç’a pu m’apporter comme joie, comme peine. C’a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Ma reconversion s’est bien passée car à partir du moment où je me suis dit que c’était fini, j’ai réussi à passer à autre chose. C’était nécessaire avant de devenir aigri. J’ai tout de suite enchaîné et je suis parti de Paris. C’a été une coupure radicale avec mon monde. Je suis descendu dans le sud, j’ai travaillé avec le foot, un rugbyman, une basketteuse. C’était un changement de vie, d’endroit. Je ne voyais plus les personnes que je ne voulais plus voir. C’était radical mais c’est moi. Tant qu’à faire les choses, je les fais totalement même si ça peut paraître quelque fois radical. C’a m’a permis de ne pas avoir de regrets sur ma carrière. J’aurais pu faire mieux, cela aurait pu être moins bien. Je suis allé au bout de mes capacités avec les moyens que j’avais. Même si à un moment donné, j’aurais peut-être dû partir du groupe de François pour voir autre chose. Mais c’était compliqué, car en France, personne d’autres n’avait emmené un athlète en moins de 45’’. C’est pour ça qu’aujourd’hui, si je peux permettre à d’autres athlètes d’éviter de faire mes erreurs, je le ferai.

– Vous reverra-t-on un jour au bord d’un stade d’athlétisme ?

Je suis souvent en contact avec Mehdi (Baala). Il sait très bien que si je m’investis ce n’est pas juste pour être un prête-nom. Soit je m’investis totalement et j’essaie d’amener ma culture, ma façon de voir les choses, mon expérience, soit ça ne sert à rien d’y aller. Mais s’il me demande de m’investir, je le ferai. »

Partager cet article

Journaliste professionnel. Fondateur et rédacteur en chef de Track and Life.

Facebook Comments

Website Comments

Post a comment