Jean-Pierre Watelle

Jean-Pierre Watelle est, entre autres, l’entraineur de Grégory Beugnet et Fanny Pruvost.

 

Directeur général de la Ligue d’athlétisme du Nord-Pas-de-Calais, Jean-Pierre Watelle est également un entraineur de renom qui compte plusieurs athlètes de haut niveau dans son groupe. Et alors qu’il s’épand peu dans la presse, il a accepté de se livrer à Track and Life.

Quand nous avions tenté une première fois, début avril, de fixer un rendez-vous avec Jean-Pierre Watelle, celui-ci nous avait demandé d’attendre le déroulement de la Route du Louvre, dont il gère l’organisation avec ses équipes de collaborateurs. En précisant : « j’aimerais qu’on ait le temps car une fois que je parle, ça peut durer longtemps. »

Coup de bluff pour entrer à la Ligue

Quelques jours après avoir fait courir plus de 15 000 personnes entre Lille et Lens, le directeur de la Ligue d’athlétisme du Nord-Pas-de-Calais nous a donc reçus dans les bâtiments de l’Aréna Stade Couvert de Liévin. Et alors que nous allions nous installer dans la « salle Merlene Ottey », auteure du record du monde du 200 m en salle (21’’87) en 1993 à Liévin, Jean-Pierre Watelle était déjà happé par les deux responsables de l’Arena. Le thème du débat : à quand la réouverture de la salle couverte, une nouvelle fois repoussée après la découverte de nouveaux problèmes ? « Il faudrait que la structure puisse rouvrir, lâche-t-il, un brun dépité. C’a coupé l’élan de la Ligue. Tous les ans, on nous dit que ça va rouvrir. On ne peut pas se projeter sur l’organisation d’une saison indoor avec un meeting international ou un Championnat de France en salle ou même sur une dynamique de haut niveau. Cela pourrait pourtant nous permettre d’améliorer le niveau de pratique et de mettre les meilleurs athlètes dans de très bonnes conditions. »

En quelques mots, on comprend qu’il connaît tous les maillons de la chaîne de sa Ligue. Rien d’étonnant puisqu’il y a quasiment occupé tous les postes depuis son entrée en 1997 sur un coup de bluff. « A l’époque, je venais de quitter l’armée et j’avais trouvé un emploi dans une société privée. Un soir, le Conseiller Technique Sportif de l’époque, Gérard Cambreling, m’a appelé pour savoir si j’étais intéressé par un CDD de deux mois pour réaliser une étude sur l’implantation de l’athlétisme dans le Nord-Pas-de-Calais. Les seules conditions étaient que je devais avoir un ordinateur et savoir utiliser les logiciels Word et Excel. J’ai dit : “oui, pas de problème“. Dès le lendemain matin, je me suis acheté un ordinateur et j’ai demandé à l’un de mes athlètes de me faire une formation express. J’ai commencé comme ça. »

« Si un jour on m’avait dit que j’organiserais le meeting de Liévin »

S’en suit un autre CDD, avant un emploi jeune, puis un poste de cadre technique fédéral, créé spécialement pour lui. « Depuis 2000, j’ai occupé tous les postes, rigole-t-il. Tout ce qu’on peut imaginer faire dans une Ligue, de l’organisation des stages au Kid’s Athlé, je l’ai fait. Je n’ai jamais rien refusé. S’il faut faire des sandwiches ou mettre des barrières, je le fais. » Directeur des compétitions de la Ligue depuis 2004, Jean-Pierre Watelle a également développé ses capacités d’organisation en gérant les meetings de Villeneuve d’Ascq (2010 et 2011) et de Liévin (2011 et 2012). « Organiser le meeting de Liévin, quand tu es un passionné d’athlé, c’est le top. J’étais dans la salle en 1993 quand il y a eu les records du monde de Bubka (6,14 m à la perche) et Ottey. Si un jour on m’avait dit que je m’occuperais de ce meeting là… Surtout qu’en 2012, c’est le summum. C’est le plus gros meeting qu’on ait jamais organisé. Le plateau était tellement fort que j’ai pris certains Français juste pour faire plaisir. Trois semaines avant, on n’avait plus de billets à vendre. »

Et depuis 2011, il occupe le poste de directeur général de la Ligue Nord-Pas-de-Calais d’athlétisme, de quoi ajouter de nouveaux dossiers sur son bureau. « Mon boulot consiste à gérer tout l’athlétisme, sous toutes ses facettes, avec l’aide de bons élus, dont mon président Philippe Lamblin, sans qui rien de tout cela ne serait possible. Par exemple, cela fait cinq années que l’on n’a pas augmenté le prix de notre part sur les licences car on a trouvé des ressources, comme l’organisation d’événements. Mais c’est vrai que, malgré le fait que je travaille dans ma passion, c’est très chronophage. Il y a des gens qui me demandent si un emploi à la Ligue c’est un temps plein ? Pour moi, une journée classique c’est 10-12 heures de boulot et du coup, par moment j’ai un peu délaissé ma vie personnelle et je vois moins mes athlètes. »

Entraineur dès l’âge de 18 ans

Car avant tout, Jean-Pierre Watelle est un amoureux du demi-fond et de l’entrainement. Coureur d’un bon niveau régional (1’53 sur 800 m, 3’50 sur 1 500 m), il se tourne rapidement vers les autres, à seulement 18 ans. « J’ai vite préféré entrainer que pratiquer. A Saint-Omer, à l’époque, il y avait deux jeunes dont Fanny Pruvost (avec qui il a eu un enfant depuis), qui faisaient, selon moi, n’importe quoi à l’entrainement. J’ai donc décidé de les entrainer. » Avide de connaissances, il se documente, se renseigne auprès d’entraineurs qualifiés comme Bernard Décatoire, Pierro Delrieu et Claude Reche et teste même sur lui ses propres séances de torture. « Je me suis vite fait mon idée sur l’entrainement, en me documentant, en discutant, en me basant sur mes propres expériences comme des dix fois 1 000 m en côtes (rires). J’allais au devant des gens en leur cassant les pieds. Puis, j’ai passé mes diplômes (il est titulaire d’un Brevet d’Etat 2e degrès) et je me suis fait ma propre méthode. Je pense qu’un coach doit discuter avec tout le monde et s’ouvrir. »

Une méthode dont Grégory Beugnet (3’36’’46 sur 1 500 m, 28’57 sur 10 km) et Fanny Pruvost (4’14’’89 sur 1 500 m, 33’15 sur 10 km) sont les meilleurs exemples de réussite. « Dans mon entrainement, il y a une grosse base aérobie. Il n’y a pas beaucoup de travail en musculation mais par contre, beaucoup de séances de côtes. Quand j’entraine un minime ou un cadet, je lui apprends déjà ce que c’est de courir 50’. Je lui développe sa VMA et ses qualités de vitesse. Mais le truc c’est d’être franc dès le départ avec lui. Tu ne peux pas dire à un cadet : “tu t’entraines 3 fois par semaine et tu vas être un champion chez les seniors“. Ce n’est pas vrai. Il y a une période où les gens ont voulu donner à l’athlétisme l’image d’un sport facile. Il faut arrêter avec ça. Ce n’est pas fun, ce n’est pas vrai. Le sport à haut niveau, en générale, ce n’est pas fun. Je leur dis donc qu’ils vont progresser mais que ça va être difficile. Même des athlètes mauvais peuvent devenir bons s’ils s’entrainent. Alors quand il y en a un qui a du talent… »

« Un mec comme Thomas Veilleroy aurait pu faire comme Greg Beugnet »

Des athlètes doués, il en a vus passer, à l’image de Thomas Veilleroy (3’45’’07 sur 1 500 m en 2007). « Un mec comme Thomas Veilleroy, était très doué. Ce que Greg (Beugnet) a fait, il aurait pu le faire. Mais il a toujours été regardant à l’entrainement sur le volume. Et au moment où il a souhaité plus s’investir, il a eu son accident de chasse. »

« Ses » athlètes, même s’il n’aime pas ce terme, il les a pour la plupart aimés, et surtout aidés. Loin de l’image froide qu’il peut dégager à travers ses yeux bleus perçants qu’on croise sur les compétitions. « Je suis quelqu’un de froid en apparence. Je ne parle pas beaucoup. Mais humainement, je suis juste. Je suis sévère s’il faut l’être mais je ne suis pas un dictateur. Je suis peut-être même trop gentil. J’ai souvent été trop gentil avec mes athlètes. Evidemment, il y a des athlètes comme Greg avec qui j’ai dû aller au combat pour les pousser. Parce qu’il fallait le faire, mais je ne suis pas dur. »

Très proche de ses athlètes

Par contre, sortir des règles du groupe est un aller sans retour. « Je suis un gentil. Je rigole beaucoup. Je suis un chambreur. Je comprends vite les gens, leurs attitudes, leurs comportements. J’aime bien les gens francs mais je n’aime pas les profiteurs. J’aime bien rencontrer des gens comme moi. Donc, quand j’entraine quelqu’un, je veux bien cautionner certaines choses mais je suis quelqu’un de droit. Et donc quand une personne n’agit pas comme il le faut, je dis stop. Il y a des règles. Un mec qui m’envoie un message pour avoir son plan alors que j’attends toujours son retour des séances précédentes, il me le fait une fois mais après, basta ! »

Une façon de tisser des liens bien plus forts qu’une simple relation d’entraineur-entrainé. « Je suis très proche de mes athlètes. C’est mieux pour connaître les gens. Avec l’expérience tu te rends compte que plus tu connais les gens, plus l’entrainement fonctionne. C’est bien de connaître la vie des athlètes. Mais j’ai quand même quelques freins. Je suis proche mais quand ça s’arrête, et bien ça s’arrête. Je ne me casse plus la tête comme à une époque. Je fais des efforts mais pas inconsidérés. L’entraineur doit impulser mais après c’est à l’athlète de prendre son projet en main. »

 « Je savais que Bosse allait attaquer »

C’est donc presque sans surprise qu’il a vu Fanny Pruvost réussir 33’15 au 10 km de Nice en janvier dernier – «  j’avais dit à l’organisateur juste avant la course qu’elle allait courir 3’20 au kilo et relancer dans le dernier » – ou Julien Duchateau, décrocher l’argent sur le 800 m des Championnats de France Elite l’année dernière. « Je pensais que la course n’allait pas partir trop vite et que Pierre-Ambroise Bosse allait attaquer à 300- 250 m de la ligne. J’avais donc dit à Julien de sauter dans sa foulée à ce moment-là. C’est exactement ce qui s’est passé à part que Bosse est peut-être passé à 245 m de la ligne (rires). »

Aujourd’hui, outre les plans qu’il prépare pour les athlètes de Saint-Omer et Arras, Jean-Pierre Watelle s’occupe particulièrement de Thomas Deleu (international espoirs sur route), Julien Duchateau (1’48’’13 sur 800 m), Elise Decorte (3e des derniers Championnats de France de cross juniors) sans oublier Fanny Pruvost et Grégory Beugnet. Mais avec toutes ses casquettes, il est souvent en contacts avec les autres champions de sa région et n’est jamais avare d’un coup de main. « Des gars comme Sofiane Selmouni ou Simon Denissel peuvent m’appeler pour que je puisse les faire rentrer dans un meeting (il possède la licence d’agent sportif même s’il fait ça juste pour dépanner). La plupart sont entrainés par des amis comme Alain Lignier ou Philippe Dupont. Ca me fait plaisir de rendre service. »

« Si j’avais eu dix Grégory Beugnet, j’aurais eu un athlète en 3’30 »

D’ailleurs, quand on lui demande s’il y a des athlètes qu’il aurait aimé entrainer, il réfléchit un temps avant d’ajouter. « Nouredine Smail, Morhad Amdouni, Otmane Belharbazi ou Riad Guerfi ce sont des mecs avec qui tu peux aller loin dans l’entrainement. Ce sont des durs au mal. Je pense que j’aurais pu leur apporter quelque chose. Si tu as leur confiance, tu peux les amener très loin. Bryan Cantero aussi. Le jour où il court 3’41 (3’41’’30) à Brasschaat (en 2010) c’est moi qui insiste pour le faire rentrer dans la course. Pour moi, il avait le record de France juniors dans les jambes ce jour-là (3’40’’8 par Jacky Boxberger à cette époque avant que Samir Dahmani ne fasse mieux quelques semaines plus tard en 3’38’’01). »

Une discussion qui l’amène à nous livrer une analyse qu’il sait par avance polémique. « Demain, si on ouvre en France différents endroits où tu entraines des groupes de quarante bons athlètes, tu sors des champions avec des mecs à 3’30 et des filles à 4’00 au 1 500 m. Tu as de la casse mais tu sors des très bons. Là, le problème, c’est qu’il y a plein de bons entraineurs mais ils ont un ou deux mecs. Et donc quand tu en a qu’un, tu ne prends pas de risques, ou le moins possible. Demain, on me donne dix Grégory Beugnet à entrainer, je prends plus de risques. Il y en aura sûrement quatre ou cinq qui exploseront en vol mais je suis certain qu’il y en aura au moins un qui fera 3’30. Si on met dans des super conditions d’entrainements des Carvalho, Cantero, Dahmani, Kowal, et les autres ensemble, avec n’importe quel entraineur qui possède une bonne méthode d’entrainement, je suis certain qu’il y en a un qui fait 3’30. On peut faire moins de 3’30 proprement. Je n’ai aucun doute là-dessus. Pas dix fois dans l’année mais une fois oui. Sinon j’arrêterais d’entrainer, même s’il y a des choses qui m’écoeurent. »

Respecté dans le milieu

Une fois cette digression terminée, il revient à l’essentiel. « Ce qui me plait c’est de construire quelque chose. Prendre des bons juste pour prendre des bons c’est beaucoup moins gratifiant que de prendre un minime ou un cadet et de le former. Je préfère prendre des gens qui ne sont pas bons, qui débutent, car tu en fais ce que tu veux. Tu démarres de zéro et tu peux tout construire. Tu formes l’athlète comme tu veux. Au fond de moi, je suis content d’avoir entrainé des athlètes qui sont recordman de notre région. Ca fait plaisir. »

Une reconnaissance qu’il est fier d’avoir obtenu à force de travail. « Je ne dis pas que je connais mieux que tout le monde mais je connais mon travail et je connais l’athlétisme,  à tous les niveaux. C’est ce qui me donne de la crédibilité au niveau du sérail. Le milieu me respecte aussi par rapport à ça. Mais le fait d’entrainer c’a contribué beaucoup. »

Et alors que ses journées débutent à 5h30, avec comme premier réflexe un coup d’œil sur son ordinateur – les temps changent – il sait qu’il ne tiendra pas ce rythme indéfiniment. « J’arrêterai d’entrainer un jour. Je me demande même si mon fils fera de la course à pied. »

Néanmoins, son histoire d’amour avec l’athlétisme ne s’arrêtera pas de si tôt car à seulement trois ans, le petit César court déjà.

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Journaliste professionnel. Fondateur et rédacteur en chef de Track and Life.

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