Fabien Cornillon

Le Français Fabien Corbillon est aujourd’hui un coach expérimenté à l’université de Texas State aux Etats-Unis (crédit photo : Texas State Athletics).

 

À 41 ans, Fabien Corbillon n’est pas un entraîneur comme les autres. Seize années après avoir traversé l’Atlantique pour poursuivre des études en psychologie du sport, l’ancien décathlonien d’Orléans est aujourd’hui un coach expérimenté à l’université de Texas State, en première division de la NCAA (National Collegiate Athletic Association). Détenteur des plus hauts niveaux de diplômes des fédérations américaine et internationale, il livre son point de vue d’entraîneur sur un système parfois critiqué en France.

Fabien, comment en êtes-vous venu à entraîner dans une université américaine ?

« En France, j’étais étudiant en STAPS et je me sentais un peu coincé dans cette filière. Lors d’un stage au laboratoire de recherche de l’INSEP, je me suis vraiment intéressé à la psychologie du sport nord-américaine. À cette période, je m’étais sérieusement blessé aux abdominaux. J’ai essayé de revenir, mais ça ne marchait pas. J’ai donc essayé de trouver quelque chose qui me permettait de continuer à vivre mon expérience sportive. J’ai cherché où je pouvais aller. Aux États-Unis, c’était bien mais il y avait beaucoup de tests à passer pour entrer à la fac et ça coûtait très cher. J’ai regardé au Canada, où j’ai envoyé plusieurs dossiers d’inscription. Je me suis retrouvé à Lakehead University, qui m’offrait une bourse d’études et où enseignait l’une des meilleures chercheuses en psychologie de la blessure. Ça m’intéressait vraiment car je venais de sortir de ce processus. Quand je suis arrivé au Canada, j’ai aussi décidé de rejoindre l’équipe d’athlétisme de l’université. Il n’y avait pas de coach de sprint et, bien que je n’avais jamais entraîné de ma vie, je me suis retrouvé à entraîner le sprint pendant deux ans.

« La limite d’entrainement est de 20 heures par semaine »

Pourquoi êtes-vous ensuite parti aux États-Unis ?

Je suis parti à l’université de Florida State pour effectuer un doctorat de psychologie du sport. Comme je voulais continuer à entraîner, j’ai rejoint l’université de Florida A&M pour coacher les sauts, les lancers et les épreuves combinées la première année, ainsi que les haies la deuxième année. J’aimais bien entraîner, même si je n’étais pas rémunéré à l’époque. Je ne pensais pas que ça allait me mener à une profession plus tard, mais je trouvais que je pouvais apporter quelque chose de différent. Ça me permettait de garder un pied dans le sport que j’aime. Au bout de deux ans, j’ai été embauché à l’université de Wright State, dans l’Ohio. Je suis resté là-bas pendant neuf années : trois comme assistant et six comme entraîneur en chef. J’entraînais toutes les épreuves, à part le demi-fond. Il y a deux ans et demi, j’ai été embauché à Texas State comme entraîneur des sauts et des épreuves combinées. J’ai toujours pensé que j’étais davantage fait pour entraîner ces disciplines. Les épreuves combinées, c’est vraiment quelque chose que j’ai à cœur. Ça m’a formé en tant qu’homme et enseignant en même temps. Les sauts, ça va un peu avec. Si tu entraînes les épreuves combinées, tu dois pouvoir entraîner les sauts. L’aspect biomécanique et le côté psychologique y sont très importants. C’est bien beau de dire qu’il faut prendre chaque épreuve ou chaque saut après l’autre, mais ce n’est pas si facile à faire…

Comment décririez-vous le système sportif universitaire aux États-Unis ?

Pour commencer, je pense c’est vraiment un des meilleurs systèmes au monde pour la prise en charge des athlètes entre 18 et 23 ans, justement parce qu’on arrive vraiment bien à combiner les études et le sport à l’école. En France, le plus gros problème qu’ont les athlètes de bon niveau, mais pas de haut niveau, c’est qu’il n’y a pas réellement de structures pour s’améliorer à cet âge-là. À haut niveau, il y a certainement des opportunités qui prennent en compte la pratique sportive dans les études, mais sinon il faut donner priorité aux études. La pratique sportive devient alors très secondaire. Aux États-Unis, les études sont bien sûr prioritaires, mais on peut s’entraîner suffisamment. Cela permet aux étudiants de cet âge-là de progresser encore et d’avoir plus de succès qu’ils n’en avaient au départ. Au niveau du règlement, on ne peut pas s’entraîner autant que dans une structure comme les pôles en France. Ici, la limite est de 20 heures par semaine, et seulement huit heures pendant la période de « conditioning » (préparation physique), qui dure six semaines à la reprise des cours. En revanche, les emplois du temps sont beaucoup plus adaptés à la pratique sportive. La plupart des athlètes n’ont pas cours l’après-midi. Pour la majorité d’entre eux, ils finissent l’école vers 12/13 h et ont tout l’après-midi pour s’entraîner. Après, c’est aussi très sélectif par rapport aux clubs français. À Texas State, si tu ne marques pas 6 400 points au décathlon, on ne va même pas te proposer de venir t’entraîner avec nous ! C’est vraiment très compétitif. Autre différence avec la France : la plupart de mon temps est passé à recruter et à amener des gens qui vont avoir du succès plus tard. Cela représente une très grosse partie de mon travail, plus qu’un entraîneur en France. Tous les ans, je recrute de nouveaux athlètes.

« Des télévisions, des canapés et une X-Box dans le vestiaire »

Comment se déroule une semaine-type dans votre groupe d’entraînement ?

À Texas State, l’effectif est d’environ 65 à 70 personnes. Cette année, j’entraîne 17 athlètes : des spécialistes des épreuves combinées, de la perche, du saut en hauteur, du saut en longueur et du triple saut. Une fois qu’ils ont fini leur journée scolaire, la plupart des athlètes viennent au stade. Les miens arrivent à différents moments de la journée. La plupart du temps, les décathloniens et heptathloniennes sont là vers 12h30/13 h, et les sauteurs un peu plus tard. On s’entraîne du lundi au samedi, avec repos le dimanche. La NCAA nous impose un jour de repos hebdomadaire. On fait de la musculation trois fois par semaine, le lundi, le mercredi et le vendredi, après l’entraînement sur la piste. Les jours où ils n’ont pas musculation, les athlètes passent voir les kinés pour les soins ou la récupération (bain chaud, froid ou cryothérapie). Après ça, ils vont généralement dîner et, suivant leurs notes, en cours de soutien. La journée de chaque athlète est vraiment organisée et structurée afin de maximiser leur apprentissage sportif et académique pour qu’ils réussissent dans les deux domaines.

De quelles conditions d’entraînement disposez-vous à Texas State ?

Au Texas, le football [américain] est vraiment le sport-roi. Dans les universités, l’athlétisme passe souvent après le football, le basketball et le baseball. Mais à Texas State, l’athlétisme est un des sports majeurs. Le football rapporte plus d’argent donc reste numéro un, mais l’athlétisme est numéro deux sur la liste. Grâce au soutien financier de l’université, nous avons d’excellentes infrastructures sportives, et nos athlètes bénéficient d’un très bon soutien médical et académique. Nous disposons d’une salle de musculation privée pour l’athlétisme, avec trois entraîneurs de musculation rien que pour nous. On a deux vestiaires privés pour les femmes et les hommes, avec des télévisions, une X-Box et des super canapés ! Nous bénéficions aussi d’une salle de kiné privée, réservée à l’athlétisme. Dans cette salle, on a huit ou dix kinés juste pour nous.

« Les entraineurs en chef gagnent jusqu’à 400 000 dollars par an »

Quelle place occupe le sport à l’université ?

Le sport universitaire aux États-Unis se rapproche des sports professionnels en France. L’esprit de communauté avec l’école est vraiment partagé lors des événements sportifs. Quand tu vas à un match de football à l’université du Texas, il y a 100 000 personnes dans le stade. C’est vraiment énorme au niveau de l’engouement des étudiants. L’une des raisons pour lesquelles le sport est important aux États-Unis est que les universités sont reconnues par rapport à leur succès sportif. Certaines école de la Ivy League (Harvard, Yale, etc.) le sont pour leur niveau académique, mais les autres sont connues pour le sport, et certainement le football plus que tout car c’est vraiment le sport-roi. Quand notre université va jouer au football contre une autre grande école, elle reçoit plusieurs millions de dollars. Il y a beaucoup d’argent investi dans le sport parce que ça rapporte beaucoup. À Texas State, on a un grand stade de football, de baseball, de softball, de tennis, un centre d’entraînement pour le golf, une piste d’athlétisme privée et une superbe salle de basket qui est actuellement rénovée pour pouvoir accueillir plus de monde. Ici, les gens s’identifient à leur équipe universitaire comme le feraient ceux qui sont vraiment fous de leur équipe de football en France. En plus, quand tu es étudiant, tu as investi ton futur académique dans une université, donc il y a quelque chose d’émotionnel et d’affectif que tu n’as peut-être pas autant dans une équipe de football français. Tu as l’impression de faire partie de l’équipe parce que tu fais partie de l’université.

Combien gagne un entraîneur d’athlétisme dans une université américaine ?

C’est vraiment très différent selon les écoles. Dans les très grandes universités, le salaire moyen d’un entraîneur assistant se situe autour de 80 000 à 85 000 dollars par an. Les entraîneurs en chef gagnent jusqu’à 300 000 à 400 000 dollars par an. Mais quand tu commences, tu peux démarrer à 15 000 dollars à temps partiel ou 25 000 à temps plein. Plus tu as d’expérience, plus tu vas gagner beaucoup. Ce ne sont pas les salaires mirobolants du football américain à plus d’un million de dollars par an, mais c’est suffisant pour vivre correctement.

« En hauteur, il faut franchir 1,80 m chez les femmes pour se qualifier pour les NCAA »

À quel niveau se situe l’athlétisme universitaire américain ?

Le niveau est très élevé ici, et vraiment exceptionnel dans les sauts et le sprint. Sur 100 m haies, si tu ne cours pas en moins de 12 »80, tu ne passes pas en finale des « Trials » (sélections américaines). À la hauteur féminine, il faut sauter 1,80 m pour se qualifier aux championnats NCAA et 1,85 m pour les Trials. Il y a trois grands États aux États-Unis quand on parle d’athlétisme : la Floride, le Texas et la Californie. Ces États dominent au niveau des jeunes et surtout des moins de 18 ans. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles j’ai accepté ce poste ici. Le recrutement est important pour moi, ça aide forcément d’être dans un de ces gros États.

Comment expliquez-vous les difficultés de certains athlètes français à s’adapter au système universitaire américain ?

C’est difficile pour moi d’en parler parce que je n’ai jamais entraîné en France. Toute ma formation et mon expérience d’entraîneur sont basées sur le système américain. Mon expérience en tant qu’athlète est assez similaire à ce qu’on fait ici, même si l’entraînement avait lieu beaucoup plus tard, après 18 h. En tant qu’athlètes, nous prenions en charge notre destin. L’entraîneur n’était pas toujours là. On lançait par nous-mêmes certains après-midis. On faisait de la musculation trois à cinq fois par semaine. En France, quand tu es dans un club et pas dans un pôle, l’entraîneur travaille et n’a pas forcément autant de temps à consacrer à la pratique sportive alors qu’ici, il guide beaucoup plus ses athlètes. Mon seul job, c’est d’entraîner. Selon le niveau de l’école, il y a de grosses différences entre des universités comme celle où je suis, une « mid-major », et celles du « Power Five », qui sont dans les cinq plus grosses conférences aux États-Unis. Dans ces conférences-là, la recherche de résultats est primordiale, donc je pense qu’ils passent moins de temps à essayer de comprendre l’athlète et à le rendre le meilleur possible individuellement. C’est un peu ça le problème : quand tu es fort en France, la plupart du temps tu es recruté par une de ces écoles-là. Il y a beaucoup plus de pression par rapport à la performance parce que la longévité de l’entraîneur est uniquement basée sur ses résultats. Dans une école comme la mienne, les résultats sont primordiaux, mais l’aspect humain est beaucoup plus important que dans les Power Five. On laisse nos athlètes se développer beaucoup plus et on n’a pas peur d’individualiser davantage les entraînements par rapport à une école comme l’université du Texas, où six ou sept gars peuvent sauter 7,50 m à la longueur.

« Si tu n’es pas dans les trois meilleur(e)s Américain(e)s ta carrière s’arrête à 23 ans »

Le système de bourses universitaires ajoute-t-il de la pression aux athlètes français ?

L’athlétisme universitaire est avant tout un sport collectif aux Etats Unis. Les compétitions importantes comme les championnats de conférence et nationaux déterminent les champions individuels et par équipes. En tant qu’entraineur, il est primordial que notre équipe gagne. L’argent que l’université investit dans notre programme est basé sur notre réussite collective, et non le nombre de champions individuels. Une équipe est formée d’un nombre minimum de 14 athlètes participant à chaque compétition. On dispose de 12,6 bourses sportives à distribuer pour recruter des athlètes masculins en première division. Si je donne une bourse entière à un athlète français, il ne m’en restera plus que 11,6. La plupart du temps, un athlète américain ne reçoit pas une bourse complète, mais juste une partie (NDLR : éventuellement compensée par d’autres financements sur critères académiques ou sociaux). L’athlète français va certainement avoir une bourse très importante par rapport aux autres athlètes, donc la pression est probablement supérieure. Pour les filles, on a 18 bourses scolaires en athlétisme pour compenser les 80 bourses réservées aux joueurs de football américain. Il faudrait comparer les expériences masculines et féminines pour voir si elles sont différentes…

Y’a-t-il des choses à améliorer dans le fonctionnement de l’athlétisme universitaire aux États-Unis, selon vous ?

Le problème du système universitaire américain se trouve après l’université. Je pense que la France a un très bon suivi du haut niveau, même si j’ai peut-être tort. Ici, si jamais tu n’es pas dans les trois meilleurs Américains à la sortie de l’université, ta carrière est finie à 22-23 ans alors qu’on n’arrive généralement pas à son meilleur niveau avant 26-28 ans. Beaucoup de carrières sont gâchées. Le meilleur exemple, c’est Janay DeLoach (7,03 m en longueur et 12 »83 au 100 m haies). Elle était « okay » quand elle est sortie de la fac, mais elle a continué à s’améliorer pour devenir l’une des meilleures sauteuses en longueur et hurdleuses aux États-Unis et au monde. Il y en a des milliers qui n’arrivent pas à ce niveau-là parce qu’on ne le leur en donne pas la chance. Tout est basé sur le côté économique quand tu sors de l’université. C’est le contrat équipementier qui te permettra de t’entraîner. Et quand tu es américain, tu n’as pas autant de couloirs disponibles dans les meetings européens, même si les chronos le justifieraient. Le suivi n’est pas le même. L’athlétisme américain fonctionne parce que les gros équipementiers sportifs arrivent encore à soutenir ces athlètes, mais les autres pays commencent à dominer les Américains. Pourtant, quand on regarde les résultats sportifs en dessous de 22 ans, les Américains ne devraient jamais être battus. Ils devraient être vraiment dominateurs au niveau mondial. En France, on a tendance à être négatif sur beaucoup de choses, mais il y a vraiment du positif dans ce que fait la fédération française pour le haut niveau. L’argent que la FFA met dans le suivi des athlètes leur permet de développer leur potentiel jusqu’à devenir les meilleurs possibles. C’est une chance qu’on n’a pas partout dans le monde, un système très européen. Si Kévin Mayer n’a pas arrêté de progresser, c’est parce que ce suivi le lui a permis.

Avez-vous gardé des liens avec l’athlétisme français ?

Cela fait presque dix-sept ans que j’ai quitté la France. Mes deux enfants sont américains. Ma vie est vraiment américaine, mais je suis quand même les résultats français. Je supporte plutôt les athlètes français qu’américains, sauf si ce sont mes athlètes. Un de mes gros regrets, c’est de ne pas avoir maintenu beaucoup de contacts avec la France. J’ai vraiment vécu une expérience très positive ici, et j’aimerais la partager avec plus de monde, notamment des athlètes français. Dans mon équipe, il y a des décathloniens de Nouvelle-Zélande et du Danemark, une sauteuse en longueur de la Dominique, notre meilleur sauteur en longueur qui vient de Trinidad et Tobago. Je n’ai pas complètement oublié mes racines. Si je peux permettre à d’autres athlètes de vivre cette expérience et d’arriver à un meilleur niveau qu’en France, j’aimerais le faire. »

Les coachs français dans les universités US
Comme Fabien Corbillon, plusieurs Français entraînent dans les universités américaines. Parmi eux, le Franco-Haïtien Lionel Nau figure parmi les plus expérimentés. Après avoir été assistant coach à Paine College (Géorgie) et à Queens University of Charlotte (Caroline du Nord), l’ancien coureur de 400 m est aujourd’hui « head coach » à Tusculum College (Tennessee). Non loin de là exercent deux spécialistes des épreuves combinées : Sarah Chauchard et Hadrien Choukroun, tous deux assistants coachs respectivement à l’université d’Ohio Wesleyan et de Caroline du Sud.

Crédit photo de Une : Texas State Athletics

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