Ali Fakaté

Ali Fakaté a été un lanceur très prometteur avant de devenir rugbyman professionnel.

 

Ancienne terreur des aires de lancers, Aliki Fakaté a troqué à 20 ans ses disques, poids et marteaux contre des ballons ovales. Après huit saisons en Pro D2 et en Top 14, le natif de Nouméa a mis prématurément un terme à sa carrière de rugbyman professionnel pour devenir musicien et manager du groupe Patience & the Pacific Islanders. Retour sur un parcours surprenant, guidé par le goût du défi et les liens de la famille. 

Au début des années 2000, la présence d’Aliki Fakaté dans une compétition d’athlétisme était plutôt mauvais signe pour les autres lanceurs. Du haut de ses 2,01 m, l’élève de Didier Poppé repartait rarement sans plusieurs breloques autour du cou, y compris lors des championnats de France jeunes. Lors des éditions 2001 (Dreux) et 2004 (Niort), il a ainsi enchaîné six concours de qualifications et de finales dans le même week-end. Avec, à la clé, des titres au poids et au disque, ainsi que plusieurs médailles d’argent dans les trois spécialités entre 2001 et 2005.

« La première fois que j’ai vu Aliki, en 2001 ou 2002, il m’avait impressionné physiquement. C’est une force de la nature, on était des gringalets par rapport à lui !, se souvient Nicolas Stirmlinger, un de ses anciens adversaires, en dépit de ses deux mètres sous la toise. En même temps, il était super calme et beau à voir techniquement. On avait l’impression qu’il lançait déjà depuis de nombreuses années. »

Les lancers, une évidence à l’époque

Déjà plus grand et plus costaud que ses rivaux, Aliki présentait également l’avantage d’avoir grandi dans une famille de lanceurs. C’est d’ailleurs l’une des principales raisons qui l’ont poussé à fréquenter assidûment les plateaux. « Je voulais passer du temps avec ma mère, qui lançait le disque à 52 m. Et je suis tombé dedans, explique-t-il simplement. À l’époque, l’athlétisme était un sport-phare à Nouméa. Ça faisait rêver tous les jeunes. On partait en Australie, en Nouvelle-Zélande, en France… On voyageait partout ! Il y avait un grand vivier. À chaque fois, on était trois ou quatre aux matchs internationaux. Maintenant, c’est tombé un peu dans l’oubli. Le rugby a pris le pas. »

Entre les trois lancers, c’est le disque qu’Aliki affectionne le plus. Sélectionné à deux reprises en équipe de France jeunes, il atteint 54,87 m en première année espoirs. « J’étais un peu trop bourrin pour le marteau, mais le geste et le mouvement du disque me plaisaient. » La saison suivante, il quitte la Nouvelle-Calédonie pour la Métropole et intègre l’INSEP sous la houlette de Michel Tranchant.

« Il aurait pu dépasser les 60 mètres très facilement »

« Aliki avait une très grosse marge de progression, se souvient l’actuel coach de Jessica Cerival, qui a tissé avec lui une relation quasi-paternelle. Il était massif, mais assez athlétique. Il fallait lui apprendre à se relâcher et à lancer avec son épaule plutôt qu’avec son bras. Il commençait tout juste à piger le geste. Avec son envergure de 2,10 m ou 2,12 m, il aurait pu dépasser les 60 mètres très facilement. » Mais l’étudiant en STAPS peine alors à s’adapter à la vie loin des siens.

« Pendant mon année à l’INSEP, j’ai déprimé, confie l’intéressé. Je voulais rentrer, tout arrêter. Je n’arrivais pas à m’adapter à la France. Venir en vacances, c’était pas pareil que d’y vivre ! (rires) J’étais dépaysé. J’aimais bien l’entraînement avec Michel. J’avais tout à l’INSEP : les infrastructures, le bon entraîneur… Mais je n’y arrivais pas. »

Courtisé par les clubs de rugby

Tout bascule en juin 2006, quand le microcosme du rugby découvre l’impressionnante carrure de l’athlète. Et son immense potentiel. Venu assister à un match de son oncle Abraham Tolofua à Béziers, Aliki tape dans l’œil de l’entraîneur biterrois, qui lui propose de passer des tests le week-end suivant. « Je ne voulais pas trop les faire, mais comme tout était pris en charge, j’ai accepté. Pour moi, je partais en week-end, quoi ! (rires) Je ne savais pas faire une passe, ni me placer, mais j’étais au-dessus de tout le monde au niveau physique. » À sa grande surprise, le club de Pro D2 lui fait alors une proposition de contrat.

« Je n’arrivais pas à comprendre que des entraîneurs veuillent de moi alors que je ne savais pas jouer au rugby, s’étonne-t-il encore. J’ai attendu une semaine pour donner ma réponse. Trois jours après, le Stade Français (Top 14) m’a appelé pour faire des tests et voulait aussi me faire signer. Je les prenais pour des fous ! Ils m’avaient proposé un beau truc, mais je ne voulais pas quitter l’athlétisme. » Le troisième club à tenter sa chance sera finalement le bon.

Changement de sport, mais pas d’ambitions

« Lyon (alors en Pro D2) m’a contacté en me disant que j’avais un autre oncle (Laurent Pakihivatau) qui jouait avec eux, raconte-t-il. J’étais plus proche de mon oncle de Lyon. C’était le cousin germain de ma mère, on a grandi ensemble. Mais je ne savais pas qu’il jouait au rugby ! (rires) Pour moi, c’était l’occasion de me rapprocher de ma famille. J’ai réfléchi et j’ai consulté Michel (Tranchant), en qui j’avais très confiance. » Et l’entraîneur de se souvenir à son tour. « Je lui ai dit : « je ne vais pas t’empêcher d’aller au rugby, mais continue tes études. Et surtout, mets des sous de côté« . Un accident est si vite arrivé. C’est un sport de combat, certains y laissent leur santé. »

Aliki Fakaté

Aliki Fakaté a été joueur de rugby professionnel pendant plusieurs saisons. (Crédit photo : Fabrice Chort/MHR)

 

L’argument familial prend, une fois encore, le dessus. À 20 ans, Aliki décide de quitter les terrains de lancers pour ceux de rugby. Avec la même ambition que dans son sport de cœur. « Si je changeais de sport, ce n’était pas pour faire le figurant, mais pour réussir. » Débute alors un dur apprentissage, qui passe d’abord par une profonde transformation physique.

Premiers plaquages en Pro D2 au bout de deux mois

« Je pesais 145 kilos en arrivant à Lyon. Pour eux, j’étais un gros pâté !, s’amuse-t-il. J’ai dû perdre du poids, je suis descendu à 122 kilos. J’ai dû travailler énormément pour passer de 9 à 17 [km/h] de VMA en moins de six mois. Ce sont des malades d’endurance. La préparation physique est très importante, on avait chacun un programme individualisé et jusqu’à sept préparateurs physiques à Montpellier et à Bordeaux. On ne peut pas s’échapper ! (rires) Par la suite, je suis remonté à 130, puis à 140 kg, mon poids de forme de joueur. Je ne faisais alors plus que de l’entretien en musculation pour ne pas être plus lourd. »

Deux mois seulement après la signature d’un contrat espoirs à Lyon, Aliki effectue ses premiers plaquages en Pro D2. « J’étais remplaçant dans l’équipe professionnelle, je jouais cinq à dix minutes par match. Mais je voyais que j’avais trop de lacunes au niveau du règlement et du placement, alors j’ai demandé aux coachs de me redescendre un an avec les espoirs. Au bout de six mois, je suis revenu avec les pros. Et l’année suivante, j’ai signé un vrai contrat. »

Le costard cravate remplace shorts, t-shirts et claquettes

L’apprenti-rugbyman découvre alors les avantages et contraintes du sport professionnel. « Je me sentais privilégié, mais je ne comprenais pas ma situation. J’étais athlète l’année d’avant, et là j’étais un rugbyman. Je touchais de l’argent, j’avais une voiture, un logement et le voyage payé pour aller à Nouméa. C’était difficile à gérer, j’avais trop de choses qui arrivaient vite. Il fallait être disponible pour les sponsors, parler avec eux, s’habiller en costard-cravate… Moi, j’étais toujours en short, en t-shirt et des fois en claquettes ! Mais au rugby, il y avait des gens avec la même mentalité que moi. Des Fidjiens, des Tongiens, des Samoans… Ce n’était pas une passion à la base, c’en est devenu une après. »

Après quatre saisons à Lyon, conclues par une défaite en finale de Pro D2 en 2010, Aliki rejoint Montpellier, valeur montante du Top 14. « Quand je signe à Montpellier, tout le monde me disait que c’était une erreur. Mais moi, je voulais jouer en Top 14, et en équipe de France. J’ai toujours dit ça à tous les présidents. C’était mon rêve, mon objectif. Lors du premier match de la saison, on joue contre le Racing Métro 92. Quand notre bus est arrivé devant le stade de Montpellier, escorté par la police, c’était la première fois que je voyais autant de monde pour un match. Je n’arrivais pas à croire qu’ils étaient tous venus pour nous. J’ai eu peur, je me suis mis à pleurer. J’ai joué, et j’ai été élu meilleur joueur du match. J’ai plaqué (Sébastien) Chabal et un tas d’autres mecs. Pour mon premier match de Top 14, j’étais trop refait ! »

Stoppé dans son élan par une blessure

Révélation de la saison 2010-2011, Aliki atteint même la finale du Top 14 avec son nouveau club montpelliérain. Aux portes du XV de France, il voit néanmoins ses espoirs en Bleu s’éloigner suite à une blessure aux cervicales. « Cette saison-là, j’avais des torticolis à répétitions. L’IRM a révélé trois hernies, trois disques qui pinçaient le nerf. C’était déjà bien aggravé. Quand on m’a opéré, on m’a dit que je risquais d’arrêter ma carrière. »

Lors des deux années qui suivent, le deuxième ligne jouera moins (14 matchs en 2011/2012, 18 en 2012/2013) afin de préserver son dos. La saison suivante, sous les couleurs de Bordeaux-Bègles, sera plus prolifique (24 matchs) mais s’avèrera être sa dernière chez les professionnels, les assurances ne voulant plus le couvrir à ce niveau de compétition.

La musique, entre passion d’enfance et choix de la famille

« En 2014, quand le docteur me dit d’arrêter le rugby, c’était plus par précaution, pour me protéger. Je pouvais continuer en Angleterre (Saracens, Leicester) ou en Italie (Parme), mais j’ai fait le choix de faire autre chose, assume-t-il. J’ai trois enfants, que je ne voyais jamais. J’étais toujours aux matchs ou à l’entraînement. C’était l’occasion de passer du temps avec eux. » Une fois encore, c’est la famille qui guide la décision d’Aliki. Et qui le pousse vers une nouvelle voie surprenante : la musique. Depuis trois ans, il est manager et joueur du groupe Patience & the Pacific Islanders, dont la chanteuse n’est autre que son épouse.

Aliki Fakaté

Aliki Fakaté est aujourd’hui un artiste reconnu.

 

« La musique, c’était une passion depuis Nouméa. J’ai grandi dedans. À l’église, je jouais pendant la messe. J’ai commencé à la guitare, puis je me suis orienté vers le piano. À l’époque, j’ai dû choisir entre le sport et la musique. J’ai choisi le sport parce qu’on voyageait beaucoup ! (rires) À Bordeaux, j’avais déjà fait des petits concerts avec ma femme. Ça m’avait beaucoup plu. L’année où j’ai arrêté le rugby, ça a bien explosé. Ce n’était pas facile au début parce que tout le monde me prenait pour une pipe ! J’avais du mal à démarcher à cause de mon image de rugbyman. »

Un album prévu en septembre

Aujourd’hui, le pianiste-guitariste-chanteur et manager du groupe a parfaitement assis sa légitimité. « Maintenant, on a des concerts tous les week-ends. On joue dans la région de Bordeaux et le bassin d’Arcachon, Poitiers, Toulouse, Paris et Lyon. Là, je suis avec ma femme et on part même en tournée avec les enfants. C’est trop bien ! Je suis épanoui. » Entre deux concerts, le groupe de neuf musiciens prépare un album, qui devrait être prêt en septembre.

« Quand je regarde mon parcours, je m’estime heureux d’être passé par l’athlétisme avant le rugby, analyse le père de famille de 31 ans. Ça m’a permis d’acquérir tout un tas de qualités physiques, mais aussi la rigueur et la recherche de la perfection. Le fait d’avoir pratiqué un sport collectif, d’être un leader de groupe et de combat, ça m’a aussi aidé quand je suis arrivé dans la musique. J’ai utilisé toutes mes expériences pour arriver là où je suis. J’ai eu beaucoup de joies en Métropole. J’ai eu de belles opportunités que j’ai saisies. J’ai eu la chance d’être bien entouré. »

Le goût de la compétition jamais bien loin

Douze ans après son arrivée dans l’Hexagone, les doutes des premiers mois sont maintenant loin derrière lui. Mais à l’évocation du film Mercenaire, qui raconte le parcours d’un jeune rugbyman wallisien dans le championnat français, Aliki ne cache pas son émotion. « Je me sentais exactement comme Toki (Pilioko, l’acteur principal) dans le film. Je n’ai pas le même parcours, mais je me voyais en lui. Je comprenais ce qu’il ressentait. Je voyais aussi mon oncle (Laurent Pakihivatau), qui joue l’agent dans le film. Ce film, c’est sa vie. Il a vécu ça en tant que joueur. »

Depuis un an, Aliki rechausse les crampons avec l’équipe amateur de Gujan-Mestras (DH), qui l’a sollicité pour « donner un coup de main à l’entraînement ». « Au début, je ne voulais pas reprendre. Je n’avais rien fait pendant trois ans : pas de muscu, pas de sport… Mais quand j’ai recommencé, l’envie de jouer est revenue. J’ai seulement joué neuf matchs sur 27, plus pour dépanner qu’autre chose. » Il y a un mois, l’ancien lanceur a aussi renoué avec sa première passion, suite à un appel du pied du club d’athlétisme de la ville. Lors du deuxième tour d’interclubs, il a lancé le poids à 12,51 m. Sans élan. Mais pas sans une certaine nostalgie.

Les précédents transfuges de l’athlétisme au rugby

En France, les athlètes de haut niveau reconvertis dans le rugby professionnel se comptent sur les doigts de la main, ou presque. Guy Novès, ancien international juniors sur 1500 m, Sébastien Carrat, ex-sprinteur de l’équipe de France (6 »63 sur 60 m, 10 »34 sur 100 m et 20 »89 sur 200 m), Olivier Merle, mesuré à plus de 17 mètres au poids chez les jeunes, Karl Janik, international juniors et espoirs au poids, disque et javelot, ou encore le regretté Rocky Vaitanaki, dauphin du poids des Jeux de la Francophonie en 1997, font figure d’exceptions. Bertrand Vili, toujours recordman de France juniors au disque, s’est également essayé au ballon ovale, sans toutefois réussir à percer. À l’étranger, le Britannique Nigel Walker affiche, quant à lui, l’un des plus beaux palmarès dans les deux sports. Ancien médaillé européen et mondial sur les haies hautes (7 »65 sur 60 m haies et 13 »51 sur 110 m haies), il compte 17 sélections avec le XV du Pays de Galles après une reconversion tardive, à 29 ans.

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