Abubakr Abdallah

Après avoir fui la guerre au Soudan du Sud, l’athlète Abubakr Abdallah espère pouvoir rester en France.

 

Réfugié en France depuis le mois de septembre pour fuir la guerre chez lui, au Soudan du Sud, l’athlète Abubakr Abdallah, international qualifié aux Mondiaux cadets en 2015, a trouvé depuis refuge au club du Nanterre Athletic Club où il a repris la course à pied. Mais ce mardi 6 juin, alors qu’il avait rendez-vous à la Préfecture de Paris, il a été arrêté puis incarcéré, avec au-dessus de la tête, un renvoi en Italie. Grâce à la mobilisation de nombreux contacts et notamment de son entraineur Cyril Pocréaux, le jeune athlète de 19 ans a été relâché hier soir (7 juin) et une issue positive devrait être trouvée. Enquête.

Ce genre d’histoire fait vite passer l’athlétisme au second plan. A l’heure où le monde ne tourne plus rond, les performances, les secondes, les centimètres ne valent plus grand-chose à côté de vies humaines. Cyril Pocréaux, journaliste dans la vie, athlète ou entraineur depuis plus de 25 ans à Nanterre (92), l’a constaté depuis longtemps. Au NAC (sous section du WH Suresnes-Nanterre AC 92), le contexte social a toujours été présent, dans ce club de la ville de Nanterre, accolé au parc André Malraux. « On est à deux pas de la Défense (stade Jean Guimier) mais c’est un quartier très populaire avec pas mal de chômage, explique-t-il. Les clubs de sport ici ont toujours joué ce rôle d’insertion sociale. Mais là, c’est carrément d’un autre niveau. »

Partir pour fuir la guerre

Maillage essentiel de l’intégration dans un quartier difficile, le NAC a changé de dimension quand, à l’automne, le camp de migrants situé à Stalingrad (Paris) a été démantelé. Une partie de ces réfugiés s’est donc retrouvée dans le foyer pour migrants ouvert à Nanterre. Et c’est là qu’un beau jour, Ismaël, réfugié soudanais, a rencontré l’un des athlètes du NAC. Le jeune homme s’est ainsi retrouvé sur la piste du stage Jean Guimier, après avoir vécu l’enfer. « J’ai fui le Soudan parce que c’était dangereux. Mais en fait, la Libye l’était encore plus. »

Ismaël

Ismaël, réfugié soudanais et coureur de 400 m est dorénavant un athlète du NAC.

 

Et après trois ans d’esclavage en Libye pour payer une dette, ce coureur de 400 m réussit à rejoindre l’Italie, puis la France, après une marche de trois jours dans les montagnes. De là, il débarque à Stalingrad puis à Nanterre avant de reprendre vie sur le tartan. Cette expérience, il la partage au centre pour migrants où est également réfugié Abubakr Abdallah. Ce dernier, arrivé en France depuis septembre, découvre donc le NAC en février 2017. « L’athlétisme a été un moyen d’insertion sociale, explique Cyril Pocréaux. C’était un bagage culturel dont ils pouvaient se servir. »

Tout le groupe d’entrainement s’est mobilisé

Dans un premier temps, les membres du club viennent en aide comme ils peuvent à leurs deux nouveaux adhérents. Des chaussures, de la nourriture, tout le monde participe. « Certains servent de traducteur, d’autres donnent des fringues. C’a joué sur le groupe, ça l’a dynamisé. Tout le monde s’est emparé du cas. Une vraie chaîne de solidarité s’est mise en place. »

Très vite, suite aux premiers entrainements, Cyril Pocréaux remarque le talent d’Abubakr. Et après quelques recherches, découvre que ce dernier a tout simplement participé aux Championnats du monde cadets en 2015, à Cali (Colombie) sur 1 500 m (éliminé en série). « J’ai vu assez vite qu’il était costaud. Mais l’objectif quand il est arrivé était avant tout qu’il reprenne juste du plaisir à recourir. Car on ne se rend pas du tout compte de ce qu’ils ont vécu. C’a été chaud ! »

Abubakr Abdallah

Abubakr Abdallah lors d’un entrainement avec ses collègues de club sur le stade Jean Guimier de Nanterre.

 

Très réservé, Abubakr n’a jamais vraiment raconté son périple depuis son Soudan du Sud natal. Comme pour la majorité des réfugiés, ce parcours est fait de terribles épreuves. « Certains de ses proches sont morts, lâche Pocréaux. On ne sait pas comment il a traversé la Méditerranée mais il a vécu l’enfer. »

Arrêté à la Préfecture

Un enfer qui s’éloignait un peu plus chaque semaine, quand Abubakr retrouvait ses nouveaux collègues d’entrainement du NAC. De tour en tour, le Sud-Soudanais recouvrait ses facultés, de quoi envisager de briller lors de la saison estivale. D’ailleurs, ses premières sorties (3’54’’85 à Longjumeau le 6 mai puis 14’27’’43 sur 5 000 m lors du meeting Fungana) prouvaient qu’il était redevenu un athlète. Mais son statut de réfugié l’a vite rattrapé.

Bloqué par la procédure Dublin, qui interdit à un réfugié de faire une demande d’asile dans un autre pays que celui par lequel il est arrivé en Europe (en l’occurrence l’Italie), l’athlète ne pouvait pour l’heure faire une demande de droit d’asile en France puisque l’état italien n’avait pas encore donné d’avis sur son dossier. C’est donc dans cette optique qu’il était convoqué ce mardi 6 juin à la Préfecture de Police de Paris. Mais là-bas, tout a dérapé. « Nous y allions confiants, glisse Cyril Pocréaux qui a accompagné son athlète dans toutes ses démarches administratives avec notamment l’aide de Frédéric Ducauroy, responsable du foyer pour migrants de Nanterre. Nous avions sollicité beaucoup de monde (dont André Giraud le président de la FFA) pour expliquer l’histoire d’Abubakr. Nous pensions que ce rendez-vous allait déboucher sur une issue positive. »

Mais une fois dans l’un des bureaux de la Préfecture, les deux hommes se sont vite rendu compte que le scénario écrit n’était pas le bon. « D’un coup, tu rentres dans un autre monde. On te dit qu’il doit être incarcéré sur le champ. Tu sens que le truc t’échappe et que tu es face à un mur. Tu mets les doigts dans le rouage d’une machine infernale. »

Mis en prison dans la foulée

En autant de temps qu’il faut pour le dire, Abubakr Abdallah se retrouve donc arrêté et envoyé au centre de rétention de Vincennes. Il y passe la nuit du 6 juin et la journée entière du 7, avant que les mobilisations engendrées par ses soutiens ne débouchent sur une issue favorable. « La pression a été mise de tous les côtés, avoue Pocréaux, soulagé. Le « Dublin » devrait être cassé. Il va pouvoir faire une demande d’asile en bonne et due forme. Alors que s’il avait été renvoyé en Italie, il aurait dans la foulée était renvoyé au Soudan du Sud et là-bas, c’est la mort qui l’attendait. »

Cyril Pocréaux

Cyril Pocréaux à l’entrainement à Nanterre avec son groupe.

 

De nouveau convoqué le 16 juin prochain à la Préfecture de Paris, l’athlète espère voir son cas se régler. Une bonne nouvelle pour lui et évidemment pour tout le club du NAC dont chaque adhérent a été inévitablement touché par cette histoire. « Tu te rends compte que les associations de quartier comme la nôtre sont vraiment en bout de chaîne et qu’on récupère tous les manques de l’Etat. Mais avec l’affluence des migrants, ça va finir par craquer. »

Courir pour la France

Pour Abubakr, l’histoire pourrait d’ailleurs devenir très belle s’il réussissait à obtenir la nationalité française. « On va essayer, croit Cyril Pocréaux. Il y a une clause qui s’appelle « compétence et talent » qui permet aux gens qui apportent une plus-value de faire une demande pour avoir un titre de séjour. »

Actuellement en plein Ramadan et en manque d’entrainement, l’athlète pourrait néanmoins s’aligner lors des prochains Championnats de France juniors sur 1 500 ou 5 000 m (30 juin-2 juillet à Dreux). « Dans ces situations, les chronos deviennent dérisoires, avoue Pocréaux. Mais la course à pied permet de les structurer. Avec le recul, rien que de refaire des compétitions, c’est une victoire pour eux. C’est même inespéré. »

Le retrouver au départ des France serait en effet une belle victoire. De quoi mettre un pied de plus dans son nouveau pays. « J’ai besoin de courir, lâche le principal intéressé. J’adore ça. J’ai commencé quand j’étais petit et j’aimerais continuer en France. »

C’est tout ce qu’on lui souhaite.

Partager cet article

Journaliste professionnel. Fondateur et rédacteur en chef de Track and Life.

Facebook Comments

Post a comment